Inquiétudes aux USA à propos des déclarations de D.Trump sur l’Iran et sur le déclenchement de l’arme nucléaire

Traduction de l’interview d’Ernest Moniz par Chris Cuomo

sur CNN le 12 octobre 2017

Voir la vidéo de l’interview

C’est à la suite des dernières déclarations du président Trump sur l’armement nucléaire que Chris Cuomo a interviewé sur CNN Ernest Moniz, directeur et co-président de NTI, ancien Secrétaire de l’Énergie dans l’administration Obama.

Chris Cuomo a d’abord rappelé que le président Trump avait démenti une information de NBC selon laquelle il envisageait une forte augmentation du nombre des armes nucléaires américaines. Puis il a interrogé Ernest Moniz sur le refus annoncé du président Trump de certifier le respect par l’Iran de l’accord international relatif à ses programmes nucléaires. Ce refus de certification n’aurait-il pas seulement pour effet de renvoyer l’accord au Congrès qui pourrait alors procéder à son évaluation ?

Pour Ernest Moniz, qui a participé à l’élaboration de l’accord, ce serait une mesure négative qui conduirait à l’isolement des États-Unis. En effet, l’accord présente une dimension multilatérale : il a été négocié non seulement avec des alliés des États-Unis (Royaume-Uni, France, Allemagne et Union Européenne), mais aussi avec la Russie et la Chine ; il représente une réponse mondiale à la perspective d’un Iran doté de l’arme nucléaire.

Le seul refus de certifier la bonne exécution de l’accord est en lui-même une remise en cause majeure des bases sur lesquelles il a été conclu. Si les États-Unis allaient jusqu’à réimposer des sanctions alors que l’Iran respecte ses engagements, ils ne seraient pas suivis par leurs alliés, comme ceux-ci l’ont déjà clairement annoncé, ce qui serait très préjudiciable aux intérêts de sécurité américains.

Chris Cuomo a alors présenté l’argument du président Trump selon lequel l’accord est intrinsèquement mauvais dans la mesure où il permet à l’Iran de se présenter comme coopératif. De plus, l’Iran violerait l’esprit de l’accord en fomentant le chaos à travers le monde et en soutenant le terrorisme.

Moniz répond que la force de l’accord réside justement dans la transparence et la visibilité des activités nucléaires iraniennes qu’il permet ; les mécanismes de vérification qu’il prévoit sont d’une rigueur sans précédent. Si l’accord a trouvé autant de soutien dans la communauté internationale, c’est précisément parce qu’il ne repose pas sur la confiance mais sur la vérification. Ces garanties seraient perdues si nous nous en retirions.

Pour ce qui est du comportement du pouvoir iranien dans la région, que ce soit au Yémen ou en Syrie, de son soutien au Hezbollah, de ses programmes balistiques ou des violations des droits de l’homme qu’il commet, les États-Unis et leurs alliés s’accordent pour les considérer comme inacceptables. C’est justement pour cela qu’il faut empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire à l’instar de la Corée du Nord. L’accord permet d’éliminer le danger existentiel que représenterait pour les États-Unis ou Israël l’accès de l’Iran à l’arme nucléaire ; il rend par là-même possible un renforcement des pressions sur l’Iran pour l’amener à changer son comportement, comme l’ont fait les deux administrations précédentes.

Ernest Moniz a fait valoir à ce propos qu’Ehud Barak, ancien premier ministre et ministre de la défense d’Israël, pourtant considéré comme un « faucon » lorsqu’il s’agit de l’Iran, venait d’affirmer clairement la veille que si les États-Unis sortaient de l’accord alors que l’Iran le respecte, la position iranienne s’en trouverait renforcée. Ce n’est donc pas la direction à prendre.

Chris Cuomo a alors fait référence à un éditorial du New York Times selon lequel le comportement du président Trump face à l’Iran était un nouvel exemple de son incompréhension des questions internationales les plus difficiles. Le Congrès en serait tellement inquiet qu’il envisagerait aujourd’hui d’adopter des mesures législatives interdisant au président de déclencher une première frappe nucléaire sans déclaration de guerre par le Congrès. Cette disposition ne retirerait cependant pas au président ses pouvoirs en matière de défense du pays en cas d’agression.

L’Atomic Energy Act de 1946 est encore en vigueur. Ce texte a été adopté à un moment où les dirigeants civils élus inspiraient moins d’inquiétude que certains généraux jugés belliqueux ; il donne au président le seul pouvoir de décision en matière d’emploi de l’arme nucléaire. Le résultat est qu’aujourd’hui le Président pourrait mettre en œuvre la force apocalyptique des armes nucléaires américaines par sa seule décision et en quelques minutes.

Ernest Moniz a d’abord remarqué que Donald Trump avait, dès sa campagne électorale, fait des remarques de nature à aggraver les risques nucléaires qui n’étaient certainement pas dans l’intérêt des États-Unis. Or, actuellement, les risques d’une erreur de calcul conduisant à un tir nucléaire sont probablement plus élevés qu’ils ne l’ont peut-être jamais été depuis la crise de Cuba.

La question sous-jacente qui explique sans doute pour une large part l’initiative parlementaire mentionnée par Chris Cuomo est celle de la procédure dite de « lancement sur alerte » (launch on warning). Cette posture de tir instantané sur alerte est très déstabilisante et doit être remise en cause mais ce ne sera possible qu’au terme d’un dialogue sérieux avec la Russie. Une situation très difficile pourrait se produire si le président était prévenu qu’un tir de missile visant les États-Unis venait d’être déclenché. Des erreurs de détection ont été commises dans le passé dans ce type de situation et si nous avons alors pu éviter l’emploi d’armes nucléaires, c’est parce que nous avons eu beaucoup de chance. Placé dans une telle situation, le président ne dispose en effet que d’une quinzaine de minutes pour décider s’il engage les forces nucléaires.

Le Congrès doit se saisir de ces questions. Mais actuellement, la question prioritaire est celle de l’abandon de la posture de « lancement sur alerte » aux États-Unis comme en Russie.

3 pensées sur “Inquiétudes aux USA à propos des déclarations de D.Trump sur l’Iran et sur le déclenchement de l’arme nucléaire

  • 28 octobre 2017 à 14 h 53 min
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    La Cour Internationale de Justice a déclaré dans un arrêté de 1996 que les États avaient le droit de posséder des armes nucléaires mais s’ils les utilisaient ils commettaient un crime contre l’humanité. (1)

    Le 19/8/2016 une large majorité des États membres de l’Onu a voté une résolution recommandant la tenue en 2017 d’une conférence « afin de négocier un instrument global et juridiquement contraignant pour interdire les armes nucléaires, de manière à aboutir à leur totale élimination ». (2)

    Le 26/9/2016 le Ministre des affaires étrangères autrichien Sebastian Kurz annonce « qu’en partenariat avec d’autres États membres l’Autriche présentera un projet de résolution pour convoquer des négociations d’un instrument global et juridiquement contraignant pour interdire les armes nucléaires en 2017 ».Ce projet a été déposé deux jours plus tard par l’Autriche, le Brésil, l’Irlande, le Mexique, le Nigeria et l’Afrique du Sud. Les États qui possèdent l’arme nucléaire se sont aussitôt mis en branle de combat contre ce processus…

    Dans une certaine mesure, posséder les bombes nucléaires constitue la défense contre une attaque nucléaire étrangère (la « bombe » n’empêche pas les conflits non-nucléaires) mais ces armes représentent un énorme risque. L’ancien ministre de la défense des Etats-Unis, Robert McNamara, évoque dans une interview de nombreux accidents technologiques qui ont failli provoquer des guerres atomiques:

     »Brume de guerre » de Errol Morris présente un stupéfiant  »mea culpa, mea maxima culpa » de Robert McNamara qui dévoile de nombreux aspects cachés de la politique et des guerres américaines et énumère les conflits nucléaires auxquels le monde a échappé  »par chance » ( »We lucked out »).  »Brume de guerre » (The Fog of war) est une oeuvre cinématographique exceptionnelle devenue aux Etats-Unis un best-seller. Elle est disponible en DVD.

    McNamara rappelle qu’à chaque instant les armes nucléaires menacent la survie de l’humanité.

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    • 2 décembre 2017 à 16 h 43 min
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      Bonjour, Nous sommes heureux de lire combien vous êtes bien informés. Toutes vos précisions sont utiles, et nous partageons entièrement votre point de vue.
      Par ailleurs nous sommes en train d’étudier la possibilité de créer à Paris un Ciné-Club ni ne projetterait que des films ayant un rapport avec l’arme nucléaire, avec des débats animés conjointement par un « cinéaste » et par une personnalité politique, scientifique, militaire.
      Seriez-vous intéressé d’y travailler avec nous ?
      Bien cordialement,
      Patrick Debonp

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      • 24 janvier 2018 à 23 h 41 min
        Permalink

        Merci de votre opinion très flatteuse mais je ne suis pas du tout spécialiste de ces questions, juste un citoyen inquiet – surtout pour les générations de mes enfants et petits enfants.

        A ses débuts le nucléaire, civile comme militaire, pouvait susciter de grands espoirs et il représentait des exploits techniques extraordinaires. Je suis surpris de voir combien de personnes y croient, ou font semblant d’y croire encore, malgré les catastrophes de Three Mills Island, Windcsale, Tchernobyl, Fukushima et autres dysfonctionnement de l’industrie nucléaire.

        Deux physiciens roulent dans une voiture qui a perdu ses freins. Pour la stopper le chauffeur rétrograde sauvagement les vitesses.
        Le deuxième physicien bougonne:
        – Quand je t’ai dit qu’il fallait vérifier les freins…!  Penses-tu qu’on s’en sortira?
        – Pas de problème, il y a plein d’univers où nous ne sommes même pas montés dans cette voiture.

        AREVA – qui veut faire oublier ses déboires en changeant de nom – s’obstine à promouvoir les EPR alors que c’est une catastrophe technologique et financière.

        EDF a longtemps bloqué le développement des énergies renouvelables et à présent en profite pour insister sur la nécessité de ses centrales atomiques vieillissantes.

        L’industrie de l’armement développe des centrales nucléaires sous-marines qu’elle espère vendre aux quatre coins de la planète. Cyniquement, un de ses dirigeants affirme que si un accident majeur se produit, on n’aura pas besoin de pompiers pour éteindre l’incendie et les déchets seront dispersés dans l’océan. Empoisonner le milieu marin dont dépend en grande partie la survie des humains ne lui fait pas peur.

        Les avantages financiers que les cadres de ces industries tirent du nucléaire peuvent-ils les empêcher de comprendre les menaces que leur activité fait peser sur nous tous, eux inclus?

        Depuis 1981, les munitions à charge nucléaire, appelées pudiquement « obus à uranium appauvri », sont utilisées par plusieurs États dans la guerre d’Afghanistan, les conflits de l’ex-Yougoslavie et dans plusieurs guerres du Moyen Orient. Elles sont enrichies par le plutonium, élément qui n’existe pas dans la nature et est extrêmement meurtrier. Un millième de gramme suffit pour tuer un homme. Ces obus empoisonnent la planète entière par des poussières qu’elles soulèvent. Leurs radiations s’ajoutent à celles de 2000 essais nucléaires dans l’atmosphère et celles dues aux catastrophes précitées. Pourtant, personne ne les mentionne en parlant de l’augmentation continu du nombre de cancers.

        Dans un de ses articles Paul Quilès, ancien Ministre des armées donc bien placé pour connaître son sujet, mentionne les bombes atomiques miniaturisées allant de 300 gr à plusieurs kilos. Cela me rappelle un discours du Président Chirac qui a longtemps figuré sur le site web de la présidence de la République. Monsieur Chirac parlait de ces mini-bombes – que plus personne ne mentionne nulle part, sauf IDN – comme moyen de terroriser les dirigeants étrangers menaçant nos « intérêts vitaux », y compris nos approvisionnements en pétrole. Cela représentait un changement total de stratégie qui passait de la dissuasion à la possibilité de l’attaque par ces armes. Évidemment, la France ne faisait que suivre les États-Unis et la Russie. Les concepteurs de ces bombes miniaturisées pensaient qu’en les utilisant il était possible d’éviter une escalade vers une guerre nucléaire totale mais il se berçaient d’illusions. Même sans un embrasement générale la pollution provoquée par l’usage des mini-bombes représente une menace pour l’humanité entière. Cette option a-t-elle été abandonnée ?

        Deux pilotes aveugles montent dans un avion.
        Tous les passagers se figent d’angoisse.
        L’avion démarre, roule de plus en plus vite, s’approche de la fin de la piste:  là, tous les voyageurs poussent un énorme hurlement.
        L’avion se lève doucement et survole la montagne.
        Un pilote dit à l’autre:
        – Ils crient de plus en plus tard. Un de ces jours, on va s’écraser.

        Plusieurs de vos textes affirment – comme Robert McNamara dans « Brume de guerre » – que jusqu’à présent l’humanité a échappé à une guerre nucléaire « par chance ». Elle n’a pas évité les autres dangers du nucléaire. Au lieu de se réduire ils augmentent tous. Curieusement, votre action ne truve pas souvent écho dans les « médias de masse ».

        Avez-vous réalisé votre projet de Ciné-Club ni ne projetterait que des films ayant un rapport avec l’arme nucléaire ?

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