13 février 1960 : Les oubliés de Reggane

Voilà 60 ans, la France effectuait sa première explosion nucléaire dans le désert algérien. Avec “Gerboise bleue”, la France devenait la quatrième puissance nucléaire, derrière les États-Unis, l’URSS et la Grande-Bretagne. “Gerboise bleue” et les essais qui suivront auront de graves conséquences sur la population humaine et l’environnement de Reggane. 60 ans après, l’Algérie et les victimes peinent encore à obtenir réparation de la part de l’État français. Explications.

Le 13 février 1960, la France effectuait son premier essai nucléaire à Reggane.
Le 13 février 1960, la France effectuait son premier essai nucléaire à Reggane.

“Gerboise bleue”

Tiré depuis le sommet d’une tour métallique de 100m, le premier essai nucléaire dégage une puissance de 70 kilotonnes. Ce dégagement d’énergie représente quatre fois celui de la bombe d’Hiroshima. Lorsque l’explosion se produit à 7h04, un gigantesque éclair zèbre le ciel du Sahara algérien. Dans un rayon de 300 mètres, le sable se vitrifiera sous l’effet de la chaleur. “Hourrah pour la France !”, s’écrira alors le Général de Gaulle depuis Paris.

Depuis ce matin elle est plus forte et plus fière. Du fond du cœur, merci à vous et à ceux qui ont, pour elle, remporté ce magnifique succès”, ajoutera-t-il dans son télégramme adressé à son ministre présent sur place. La France se félicitait alors d’être entrée dans le club très fermé des États possédant l’arme nucléaire. Avec ce tir, elle devenait ainsi la quatrième puissance nucléaire, derrière les États-Unis, l’URSS et la Grande-Bretagne.

La France effectuera au total 57 expérimentations et essais nucléaires entre 1960 et 1966 en Algérie. Malgré l’indépendance de l’Algérie en 1962, une clause secrète des Accords d’Evian autorisera une présence française dans le désert algérien jusqu’en 1967. Outre les quatre explosions atmosphériques à Reggane, 13 explosions souterraines et 5 expérimentations auront lieu à In Ekker. 35 essais complémentaires se tiendront à Hammoudia.

Le Sahara, zone d’expérimentation de la bombe atomique française

La construction du Centre saharien d’expérimentation militaires (CSEM) de Reggane débute à la fin de l’année 1957. En pleine guerre d’Algérie, un vaste complexe voit le jour à une quarantaine de kilomètres d’Hamoudia. Le tir du 13 février initie une série de quatre essais atmosphériques, nom de code “Gerboise”. De “Gerboise bleue” à l’essai raté de “Gerboise verte” le 25 avril 1961, chaque tentative donne lieu à de nombreuses mesures destinées à connaître les conséquences de l’explosion nucléaire. Les effets biologiques du rayonnement sont expérimentés sur des animaux (lapins, chèvres, rats) et des mannequins. Les techniciens en combinaison antiradiations ne disposent que de 15 à 20 minutes pour récupérer les appareils de mesures enfouis dans le sable, avant les retombées radioactives.

Tous les essais auront de graves conséquences sur la population humaine et l’environnement de Reggane. Selon les données de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme, 24 000 civils et militaires, insuffisamment protégés, ont été directement exposés. Les populations sédentaires et nomades de la vallée du Touat seront également contaminées par ces essais. Selon un rapport du Sénat en 2009, “les dispositions prises à l’époque n’ont pas suffi à empêcher l’exposition à des contaminations de personnes qui soit participaient directement aux expérimentations, soit se trouvaient dans les zones environnant les tirs”.

De vastes zones contaminées

En effet, une carte de l’armée française déclassifiée en 2013 et publiée par Le Parisien montre que les retombées radioactives de “Gerboise bleue” ont été beaucoup plus importantes que celles admises à l’époque. La France affirmait alors, trois jours après l’explosion, que la radioactivité au sol était “très inférieure aux normes de sécurité admises”. Le 20 février 1960, le général Charles Ailleret, responsable de l’essai et commandant interarmées des armes spéciales, disait même à propos des retombées radioactives : “Nous n’avons pas à nous inquiéter de cette pincée supplémentaire, négligeable, de radioactivité lointaine, que nous introduirons dans le monde”. En réalité, treize jours après le tir, le nuage radioactif touchera les côtes méditerranéennes de l’Espace et la Sicile. En Afrique, il s’étendra jusqu’à la Côte d’Ivoire. A Arak (région de Tamanrasset) comme dans la capitale tchadienne de N’Djamena, la radioactivité contaminera fortement l’eau.

Lors du quatrième tir, nom de code “Gerboise verte” – un essai raté car sa puissance ne dépassera pas 1 kilotonne contre 6 à 18 estimés – l’armée française organise des “exercices tactiques en ambiance nucléaire”. Près de deux cents soldats seront impliqués dans cette opération où hélicoptères, blindés et fantassins partent en reconnaissance en milieu contaminé, jusqu’à 300 mètres du point zéro. Leur seul outil de décontamination se matérialisera par des douches. Selon le rapport sur les essais nucléaires de l’office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologies de 2001, les personnels du champ de tir ont signalé 42 contaminations de la peau lors de “Gerboise verte”.

Les irradiés de Béryl, ou Tchernobyl 1

Anticipant la signature du Traité d’interdiction des essais nucléaires (1963), la France abandonne les essais atmosphériques pour leur préférer des essais souterrains, jugés moins polluants. Sur treize tirs en galerie entre 1961 et 1966, un seul ne fera pas l’objet de fuites radioactives (“Turquoise” le 28 novembre 1964).

L’un des accidents les plus marquants de l’histoire des essais nucléaires français se produira en Algérie en 1962. Le 1er mai 1962, la France réalise son second essai nucléaire souterrain, nom de code Béryl, à In Ecker, au Centre d’Expérimentations Militaires des Oasis (CEMO), pour expérimenter un prototype de la bombe AN-11 devant équiper les Mirage-IV de la force de frappe française. Les galeries souterraines qui devaient contenir le nuage radioactif en s’effondrant sous l’explosion tarderont à céder. Sous la pression des gaz, une des portes de béton occultant la galerie est pulvérisée.

Selon le témoignage de Pierre Messmer, alors ministre des Armées, s’est formé quelques secondes après l’explosion “une espèce de gigantesque flamme de lampe à souder qui […] s’est éteinte assez rapidement et a été suivie par la sortie d’un nuage, au début de couleur ocre, puis qui est rapidement devenu noir”. Si la lave radioactive se solidifie à l’entrée de la galerie, le nuage de poussières radioactives dépassera les frontières algériennes jusqu’à la Libye.

La foule des 2 000 spectateurs (civils et militaires) assistant à l’essai nucléaire, ainsi que les habitants de la région, seront tous contaminés. Selon les comptes rendus officiels, la majorité des militaires n’aurait reçu qu’une irradiation externe. En revanche, il n’existe aucun retour sur l’état de santé des populations touareg du Sahara. Gaston Palewski, ministre de la Recherche scientifique décèdera d’une leucémie en 1983. Il soutiendra jusqu’à sa mort que le cancer qui le terrassait était la conséquence directe de l’accident de Béryl.

Quelles conséquences, 60 ans après ?

Entre 1960 et 1996, la France a ainsi procédé à 210 essais nucléaires dans le Sahara algérien, puis en Polynésie française. Selon le Ministère de la Défense, les essais nucléaires ont concerné 150 000 travailleurs civils et militaires. Le gouvernement français, peu soucieux du sort des populations civiles, n’a jamais estimé le nombre de ces dernières. Rien qu’en Algérie, 16 à 20 000 algériens sédentaires résidaient pourtant dans la région touchée par les tirs. En l’absence d’une déclassification totale des archives militaires françaises, il est difficile d’évaluer précisément les conséquences sanitaires et écologiques de ces essais. Il est cependant certain, comme le prouve la carte déclassifiée en 2013 à propos du nuage radioactif, que le gouvernement a minimisé les effets.

Selon un rapport de l’Agence internationale de l’énergie atomique publié en 2005, les sites des essais “Gerboise”, “Béryl” et “Améthyste” présentent toujours un danger pour toutes les formes de vies. L’AIEA exclut toute occupation autre que temporaire de la zone. Ainsi, explique le rapport, “dans ces zones on constate actuellement qu’il y a beaucoup de maladies et de pathologies cancérigènes induites, qui sont liées à ces explosions. L’environnement dans les régions de Reggane et d’In Ecker est très pollué, il y a beaucoup d’engins abandonnés qui sont encore là. Et en ce qui concerne les déchets radioactifs beaucoup d’engins utilisés lors de ces explosions, sont actuellement enfouis dans le sud algérien, à des profondeurs très faibles, et qui constituent toujours un danger pour ces régions”.

Aujourd’hui encore, Alger demande réparation

En Polynésie française comme en Algérie, les populations locales appellent la France à reconnaître un “crime contre l’humanité”. A la veille du 60e anniversaire des explosions nucléaires de Reggane, le président de l’association “13 février 1960”, Sid Ameur El-Hamel, a renouvelé sa demande à la France de reconnaitre un “crime nucléaire cruel commis contre l’homme et l’environnement”. A l’instar de l’ancien président de Polynésie française Oscar Temaru, qui a déposé plainte en 2018 pour crime contre l’humanité pour les campagnes d’essais nucléaires menés à Mururoa et Fangataufa, l’universitaire algérien a dénoncé : “la France qui rêvait de posséder l’arme nucléaire, à l’instar des pays du club nucléaire, a fait fi des lois, des valeurs humanitaires et des chartes garantissant les droits de l’Homme à une vie paisible et stable”.

En 2010, la loi Morin ouvrait la possibilité d’indemnisations pour les victimes présentes sur les lieux à l’époque des essais. celles-ci devaient justifier être atteintes d’une des 21 maladies radio-induites listées dans le décret 2014-1049. Selon le Comité d’indemnisation des victimes des essais nucléaires français (CIVEN), 1 310 demandes avaient été déposées au 25 mai 2018 (130 indemnisations). Le nombre est faible au regard des 150 000 travailleurs sur zone, dont beaucoup sont déjà décédés, et à la sous-estimation de l’étendue des retombées radioactives. Les Algériens reprochent enfin à la France de ne jamais avoir décontaminé les zones touchées par les essais. Avant leur départ en 1966, les militaires français avaient clôturé l’accès aux sites d’In Ecker, mais les autres sites, comme Reggane, n’ont jamais été sécurisés. Une grande quantité de déchets radioactifs se trouve toujours enfouie dans le sable du Sahara, distillant encore son poison dans la Terre algérienne.

La bombe nucléaire, une arme obsolète mais dévastatrice pour l’environnement et l’humanité

L’essai du 13 février 1960 à Reggane a fait entrer la France dans le club très fermé des puissances nucléaires. Ce tir est surtout emblématique de l’aveuglement de tous les États qui ont un jour accédé à l’arme nucléaire. A l’origine de chaque bombe nucléaire, des États-Unis à la Corée du Nord se trouve une même croyance : celle que l’arme nucléaire donnera à l’État la possédant la sécurité absolue, lui permettant de mener une compétition féroce contre un adversaire potentiel. Il a été prouvé maintes fois depuis 1945 que l’arme nucléaire est en réalité obsolète pour combattre nombre d’ennemis.

Reggane est aussi la parfaite illustration de l’aveuglement des États et des hommes politiques de l’époque sur les conséquences écologiques et sanitaires de l’acquisition de l’arme nucléaire. Partout, des essais ont été menés au détriment des populations, polluant les sols, éradiquant la vie. Les accidents aux États-Unis se dénombrent par centaines. Les bombes soviétiques ont ravagé des milliers d’hectares en Sibérie. 75 ans après les explosions d’Hiroshima et de Nagasaki, les victimes directes et indirectes de la folie nucléaire se comptent par centaines de milliers, au Japon comme ailleurs.

Et, alors que toutes les autres armes de destruction massive ont été prohibées, que la moitié des pays du monde a appelé à l’éradication de l’arme nucléaire à travers le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), les États dotés de l’arme nucléaire s’obstinent à ne pas assumer leurs responsabilités envers cette folie destructrice. Pourtant, les scientifiques Einstein et Oppenheimer, pères fondateurs de l’arme nucléaire, avertissaient dès son avènement de ses conséquences dévastatrices. Le 16 juillet 1945, alors qu’explosait la première bombe atomique américaine dans le désert du Nouveau-Mexique, Robert Oppenheimer, à la tête du programme de recherche nucléaire américain, se lamentait : “Je suis devenu la mort, le destructeur des mondes”.

Solène Vizier, membre du Bureau d’IDN

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