Poker en mer de Chine

Texte publié par le Huffington Post en date du 4 octobre 2017 : http://bit.ly/2hMbwlb

Ce récit est une fiction. Toute ressemblance avec des personnages existants ou avec des évènements s’étant produits ou à venir serait une pure coïncidence.

Poker en mer de Chine est le premier volet de la série La dissuasion nucléaire en feuilleton à découvrir sur le Huffington Post et sur le site IDN. 

 

Poker en mer de Chine

 


Mardi 6 février, 1 heure 06 heure locale.

Quelque part en mer de Chine.

Le froid est glacial, la nuit d’encre et la mer déchaînée. Depuis son poste de contrôle, le Commandant de La Rieuse, une frégate de surveillance de la marine nationale française, contemple avec consternation un spectacle auquel rien ne le préparait. Son bâtiment est en perdition et il ne peut rien y faire.

Son second, encore trempé par la saucée qu’il vient d’essuyer sur le pont avant, lui, a du mal à surmonter la panique qui le gagne.

La salle des machines est inondée et les moteurs sont HS. Nous coulons, s’écrie-t-il. Vous devez donner l’ordre d’évacuation.

– Faites-le, lui intime le Commandant qui n’a pas besoin qu’on lui rappelle la situation désespérée dans laquelle ils se trouvent.

Puis, se tournant vers les autres officiers qui l’entourent, il ajoute :

– Informez l’amirauté et lancez un nouvel appel de détresse. Quelqu’un l’entendra peut-être.

Ce foutu sous-marin. Comment pouvait-on imaginer qu’il viendrait nous éperonner droit devant, s’indigne le second qui a déjà enfilé son gilet de sauvetage. Nous l’avions repéré et nous l’avions d’abord identifié comme un bâtiment chinois, songe le Commandant, qui s’assure que ses hommes ont bien compris ses ordres et se prépare à rester le dernier à bord. Quand nous avons compris qu’il était nord-coréen, il était trop tard. Tout cela n’a pas de sens.

19 heures 35.poker-merdechine1

Paris, rue de l’Élysée, annexe du Palais, cellule diplomatique de la présidence, bureau du conseiller aux Affaires stratégiques.

« Si je devais raconter cette journée, j’écrirais : rien à signaler, ce qui n’est pas si fréquent », s’avise Cédric Girardot, en passant négligemment le dos de sa main droite sur son bureau vide du moindre dossier. Costume bleu, chemise blanche et cravate légèrement relâchée, M. le Conseiller stratégique du Président aime à soigner les détails qui conviennent à son image de brillant quadragénaire qui traite des affaires du monde avec décontraction.

À sa sortie de l’ENA, fort d’un excellent classement, alors qu’il aurait pu choisir l’Inspection des Finances ou le Conseil d’État, il a préféré la voie diplomatique. Mais plutôt que de s’enterrer dans un poste à l’étranger, il s’est vite imposé dans l’administration centrale et dans les réseaux d’influence de la capitale. Voilà comment on devient influent conseiller d’un jeune Président qui se voit déjà maître du monde, sans rien connaître ou presque des aléas de la politique internationale.

Cédric Girardot endosse son pardessus, lorsque sa secrétaire ouvre discrètement la porte de son bureau.

– Ah, vous êtes encore là. Le Chef d’État-major de la marine est en ligne.

– Demandez-lui de me rappeler demain, je suis attendu à une réception à l’ambassade de Chine.

– Il dit que c’est de la plus extrême urgence.

– C’est ce que disent les militaires lorsqu’ils ont fait une connerie et veulent se couvrir. Bon, passez-le-moi.

– Il va vous joindre immédiatement sur votre ligne sécurisée.

En reprenant place derrière son bureau, M. le Conseiller ne peut s’empêcher de vérifier la bonne tenue de cette mèche faussement rebelle dont il est si fier. Soudain, il se souvient qu’il ne connaît rien de cet amiral récemment nommé à ce poste, pas même son nom qu’il a négligé de mémoriser. Une fâcheuse carence pour quelqu’un qui se fait un devoir de maintenir ses fiches à jour, sur les sujets les plus variés.

Navré de vous déranger, monsieur le Conseiller mais je dois vous informer d’un évènement d’une particulière gravité. La Rieuse, une de nos frégates, est en détresse. Elle aurait même été coulée par un sous-marin nord-coréen, alors qu’elle effectuait une mission de surveillance en mer de Chine.

– Coulée ? Par un sous-marin nord-coréen ? Comment cela ? Et que faisait-elle là-bas ?

– Un mémo va vous être transmis avec tous les détails.

–  Que sont devenus les hommes qui se trouvaient à bord ?

– Un porte-containers battant pavillon maltais s’est porté à leur secours et la marine chinoise nous a fait savoir qu’elle envoyait un de ses navires en renfort. Nous avons également dirigé une autre frégate, mais il lui faudra plusieurs heures pour être sur site.

– Je suppose que la Ministre des Armées et le Chef d’État-major du Président en sont informés.

– À l’instant. Et je vous apporterai personnellement les éléments complémentaires lorsqu’ils nous parviendront.

– Pas un mot aux médias avant que nous le décidions.

– Évidemment.

À peine le téléphone raccroché, Cédric Girardot appelle sa secrétaire.

– Faites savoir au Secrétaire général que je dois voir le Président dès que possible. Indiquez à l’Ambassadeur de Chine que je ne peux venir à sa réception et que j’en suis désolé. Ah oui, n’oubliez pas de prévenir ma femme que notre sortie est annulée et que je vais rentrer tard.

21 heures. 

Paris, siège d’un quotidien du soir.

Ce dont Mathieu Berthier a une sainte horreur, c’est bien que l’on surgisse sans frapper dans son bureau qu’une simple baie vitrée sépare du reste de la rédaction politique, dont il est responsable. À plus forte raison, lorsque c’est Claire Gilbert qui se comporte de la sorte. Tous deux se vouent une hostilité réciproque et n’en font pas mystère. Est-ce sa faute à lui s’il a obtenu ses galons en diffusant les ragots dont la classe politique se repaît, obtenus lors de copieux déjeuners avec les éminences, y compris celles de moindre importance. Sa bedaine témoigne de sa périlleuse pratique du journalisme moderne, et de sa rapide réussite, alors que sa collaboratrice, bien que son aînée de trois ans, a certes conservé son physique de jeune fille mais a bloqué sa carrière en s’entêtant à écrire des articles sur la faiblesse des moyens dont disposent les corps expéditionnaires chargés de jouer les gendarmes de l’Afrique ou sur le bien-fondé de l’arme nucléaire, dont le budget doit doubler dans les années qui viennent. Au point qu’elle ne reçoit plus d’invitations aux cocktails du cabinet de la ministre.

– Tu as vu la dépêche sur la frégate française coulée en mer de Chine ?

Non seulement Berthier n’a rien vu, mais pour lui, une frégate est un navire de corsaires. De plus, s’il sait repérer à l’aveugle les sièges des partis politiques, il n’a qu’une idée très vague de l’emplacement de la mer de Chine.

– Et alors ?

– Et alors, un bâtiment militaire français coulé en temps de paix, ce n’est pas si fréquent.

– BFM en a parlé ?

Précaution ultime pour Berthier qui juge de l’importance d’un fait au traitement qu’en font les chaînes d’informations, dont l’originalité et la profondeur suscitent l’admiration de son concierge. Avec un bon réflexe professionnel, il rejette ce sujet qui risque fort de se révéler périlleux.

– Si c’est en mer de Chine, vois avec le service étranger.

12 heures 15.

Paris, bureau du directeur de la rédaction d’un quotidien du soir, qui a convoqué Claire Gilbert.

« Le ministère des Affaires Étrangères de la République Populaire de Chine confirme, dans un communiqué officiel, qu’une frégate de surveillance de la marine française a été coulée, peu après une heure (heure locale), dans des conditions qui restent à déterminer. On ne connaît pas davantage le nombre de victimes parmi les hommes d’équipage, bien que les autorités chinoises indiquent qu’un certain nombre d’entre eux ont été secourus par des navires militaires chinois et par un porte-containers appartenant à une société danoise. On n’a pas non plus déterminé si la frégate se trouvait effectivement dans les eaux internationales, comme il serait normal. Les autorités civiles et militaires françaises n’ont encore ni confirmé ni commenté cette information. »

22 heures 03.

Paris, bureau du conseiller aux Affaires stratégiques de la présidence.

L’Ambassadeur de Chine à Paris est un homme charmant, qui parle un français impeccable, mais ce n’est pas avec lui que Cédric Girardot aurait préféré s’entretenir au téléphone. Lors de la courte réunion qu’il vient d’avoir avec le Chef de l’État, il a été glacé par la froideur dont celui-ci a fait preuve à son égard. Il n’a pas fallu longtemps au Président pour évaluer la gravité de la situation. Et que les autres personnes présentes – le Secrétaire général de la présidence, la Ministre de la Défense, le Chef d’État-major particulier et le Chef d’État-major de la marine – aient été associées aux reproches, ne console guère le Conseiller, plus habitué à livrer ses sentences sur un ton doucereux, qu’à assumer une situation dont il ne saisit d’ailleurs pas les tenants et les aboutissants.

– Il était inutile de vous excuser pour votre absence à ma réception, affirme l’Ambassadeur. J’en comprends bien les raisons. Et comme vous l’imaginez, c’est bien de l’affaire qui vous occupe dont je souhaite vous entretenir. Les autorités nord-coréennes affirment que votre navire croisait en mer Jaune, dans leurs eaux territoriales. Ce qui reste à vérifier, je vous le concède, tant cela serait embarrassant pour votre pays. Pour autant, elles affirment que si votre frégate a coulé, c’est parce qu’elle a heurté un de leurs sous-marins. Ce qu’elles considèrent comme un acte d’hostilité manifeste. Vous n’ignorez rien de la situation internationale et des griefs qui sont émis à l’égard de notre voisin, griefs que nous considérons comme parfois excessifs. C’est la raison pour laquelle je suis chargé de vous faire savoir par mon gouvernement, à titre strictement amical, bien entendu, que nous sommes impatients que les plus hautes autorités françaises tirent cette affaire au clair. Il est inutile d’apporter des arguments de nature à favoriser l’impulsivité de nos amis nord-coréens. J’en profite pour vous informer que les marins que nous avons repêchés sont actuellement soignés à l’hôpital militaire de Dalian et qu’ils seront rapatriés ou remis aux bons soins de votre ambassadeur à Pékin dès que vous le souhaiterez.

Sachez enfin que le Président Xi m’a personnellement demandé de transmettre l’expression de  sa haute considération et de son cordial souvenir à votre Président, avec lequel il souhaite avoir l’occasion de s’entretenir très prochainement.

– Monsieur l’Ambassadeur, les informations venant de l’État-major de la Marine indiquent clairement que notre frégate se trouvait en mer de Chine, et non pas dans les eaux territoriales nord-coréennes. Je vais bien sûr communiquer votre message et je vous tiendrai informé de notre position. Merci pour votre appel, monsieur l’Ambassadeur.

Cédric Girardot ne se sent pas à l’aise, mécontent de se sentir ballotté dans une situation dont il ne saisit pas la dimension et sur laquelle il ne peut avoir aucune prise.

21 heures 56.poker-merdechine-2

Paris, dépêche de l’Agence France Presse.

La presse écrite du matin bouclait trop tôt pour consacrer une très large place à La Rieuse. L’incident est évoqué, mais rien sur le contexte de crise ni sur les conséquences possibles. Toutefois, elle ne rate pas l’occasion de tourner en ridicule le dictateur nord-coréen qui figure en bonne place dans l’imagerie médiatique comme la principale menace sur la paix dans le monde.

Les radios ne font guère mieux et les chaînes d’info télévisées ont tout de même convoqué de bon matin leurs « experts » militaires. Ils détaillent, pour des téléspectateurs à peine réveillés, les différents navires qui composent la marine française, l’utilisation supposée d’une frégate « FF » de seconde classe et les forces en présence en mer de Chine. « Je ne sais rien mais je dirai tout », reste leur devise.

Cette fois encore, c’est Jean-Jacques Bourdin, l’interviewer vedette de RMC qui a tiré le gros lot. Il reçoit la Ministre des Armées, seul officiel habilité à s’exprimer sur des faits dont l’opacité commence à troubler. Elle n’en est pas moins fort embarrassée. Personne n’ignore que si elle occupe ce poste, c’est moins en raison de ses compétences en matière militaire et géostratégique que grâce à son savoir-faire budgétaire. Ce qu’on attend d’elle, c’est d’abord qu’elle veille à la réduction du budget de son ministère. La voici pourtant contrainte de faire face à une crise dont personne ne mesure encore les conséquences.

Claire Gilbert est à son bureau depuis longtemps et à l’écoute. On lui a confié l’ouverture et la manchette de l’édition du jour. Elle a promis du sensationnel.

Cédric Girardot est encore dans sa salle de bains, le visage couvert de mousse à raser, mais l’oreille aux aguets, irritée par ce malheureux transistor qui grésille.

– Madame la Ministre, il y a quelques heures, un navire militaire français a été coulé en mer Jaune dans les eaux territoriales nord-coréennes. C’est la guerre ? attaque Jean-Jacques Bourdin.

– Gardons la tête froide, monsieur Bourdin. Je veux d’abord saluer le courage de l’équipage et en profiter pour indiquer aux familles de nos marins que, selon les informations dont nous disposons, il n’y a aucune victime à déplorer. Tous seront très prochainement rapatriés. Je veux également saluer ceux qui sont venus au secours de notre frégate, en particulier les autorités chinoises. La solidarité des gens de la mer a été une nouvelle fois confirmée.

– Je veux surtout bien préciser que notre frégate se trouvait non pas en mer Jaune, mais en mer de Chine orientale, dans les eaux internationales.

– Madame la Ministre, nous recevons à l’instant une dépêche de l’AFP qui relate une déclaration que vient de faire Kim Jong-un, le dirigeant nord-coréen. Il affirme que la frégate française était bel et bien dans les eaux territoriales de son pays et que c’est elle qui, pour des raisons encore obscures, a coulé un sous-marin, provoquant ainsi sa propre perte. Il qualifie ces faits d’acte de guerre et annonce une réplique à la mesure de la gravité des évènements, s’il n’obtient pas immédiatement des excuses et un dédommagement de la France. Nous parlons bien de guerre, madame la Ministre ?

– Je ne vais pas commenter une dépêche dont je n’ai pas eu connaissance avant notre entretien et dont le contenu ne correspond en rien à la réalité des faits.

– Vous ne nous rassurez pas… Et les excuses ?

– Sachez que le gouvernement français va prendre ses responsabilités et que vous en serez évidemment informé au moment opportun.

– Si je comprends bien, ce ne sont pas des excuses mais une menace ?

– Interprétez comme vous voulez…

En entendant cette virile conclusion, Claire Gilbert se dit que la Ministre n’a probablement pas mesuré la portée d’une telle déclaration, pour le moins belliqueuse. Une aubaine pour les médias qui vont pouvoir ajouter de l’huile sur le feu. Mais c’est aussi un motif d’inquiétude, pour elle qui sait que l’on touche là un sujet sensible.

– Mais qu’est-ce qui lui prend ! hurle Cédric Girardot, tout en se demandant où tout cela va conduire.

9 heures.

Paris, bureau du Président de la République.

– A-t-on seulement idée de ce que Kim Jong-un peut faire comme dégâts ? interroge le Président, en se tournant vers son Chef d’État-major particulier, démontrant ainsi qu’il n’attend pas de réponse de sa Ministre des Armées, également présente.

– On estime que leurs missiles balistiques à têtes nucléaires pourraient avoir une portée de plus de 10 000 kilomètres. Ce qui leur permettrait d’atteindre la Nouvelle-Calédonie et notre base stratégique de Nouméa.

– Comment pouvons-nous réagir ?

– En mettant nos forces en alerte maximum. Le Glorieux, notre sous-marin nucléaire lanceur d’engins SNLE, actuellement en mer, peut, lui aussi, se tenir prêt.

– Prêt à quoi, mon général ? Nous parlons bien d’armes nucléaires ? Vous me proposez de me préparer au pire ?

– Je vous propose de nous tenir prêts monsieur le Président.

– Alors, faites-le, mais en toute discrétion. Rien ne doit bouger sans mon ordre précis et formel, est-il besoin de vous le rappeler ? Et silence total avec les médias. Monsieur le Ministre des Affaires Étrangères, où en sommes-nous sur le plan diplomatique ?

– Nous venons de déposer un projet de résolution sur le bureau du Conseil de Sécurité de l’ONU, pour un examen en urgence. Elle entérine notre interprétation et met en garde la Corée du Nord contre toute initiative intempestive.

– « Intempestive », qu’en termes diplomatiques ces choses-là sont dites.

– C’est la position de la Chine qui nous embarrasse et risque d’en bloquer l’approbation. Elle   ne veut pas valider notre version des faits, ce qui est une manière d’accorder un blanc-seing aux Nord-Coréens.

– Quelque chose à ajouter, monsieur le Conseiller aux affaires stratégiques ?

– Euh. Vos décisions sont les bonnes, monsieur le Président.

– Décidément, vous m’êtes indispensable ! Tenez, essayez de me trouver une explication fiable sur la présence de cette malheureuse frégate en mer de Chine et sur l’origine des ordres qui l’ont conduite vers ce désastre. Celle de l’État-major de la marine est pour le moins confuse. Ce qui est quand même surprenant.

22 heures 03.

Paris, bureau du conseiller aux Affaires stratégiques de la présidence.

– Dites-moi Claire, vous avez fait vite et vous avez tapé fort. Visiblement, avec les délais de bouclage, la rédaction en chef vous a laissé agir à votre convenance sur cette affaire avec la Corée du Nord. C’est peut-être dommage. Qu’est-ce qui vous permet de douter des explications officielles de la France sur les conditions dans lesquelles la frégate a été coulée ? Et croyez-vous qu’il soit opportun de semer la panique dans l’opinion avec votre récit, dont on retient que nous sommes peut-être à la veille d’un conflit nucléaire ? Vous savez que notre journal a encore quelques exigences sur la manière dont il traite l’information. Je vous suggère donc de me soumettre, avant publication, vos papiers sur la suite de cette affaire. De plus, j’ai demandé au service étranger de suivre attentivement le parcours de la résolution de l’ONU qui me paraît de bon sens et je vais rédiger un éditorial pour notre édition de demain, afin de mettre l’accent sur la maîtrise dont fait preuve le Président dans cette affaire.

15 heures 30.

Devant le palais de l’Élysée.

Les journaux et les télévisions du monde entier ont délégué des équipes en France pour suivre ce que personne ne considère plus comme un incident diplomatique mineur. Les autorités françaises se refusant à toute déclaration, dans l’attente du vote de la résolution par le conseil de sécurité de l’ONU, les journalistes campent en nombre devant le palais présidentiel. En nombre et en vain. Il n’en faut pas davantage pour faire monter une tension que l’absence d’information précise ne fait qu’attiser.

20 heures.

Boulogne-Billancourt, tour de TF1, studio du journal.

– Bonjour. Ça ne s’arrange pas entre la France et la Corée du Nord. La résolution déposée par la France devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies, mettant en cause une agression de la Corée du Nord dont a été victime un navire de notre marine, n’a finalement pas été votée, à cause de la menace de veto de la représentation chinoise, que rien n’a pu faire fléchir. Presque immédiatement, le leader nord-coréen, Kim Jong-un, a réitéré ses menaces contre notre pays, menaces qui sont d’autant plus prises au sérieux que l’on sait à présent qu’il dispose des missiles capables d’atteindre un territoire français, en l’occurrence Nouméa et la Nouvelle Calédonie et de tout y anéantir. La Corée du Sud et le Japon, qui sont géographiquement les plus directement concernés, seraient sur le point de décréter l’état d’alerte. Les États-Unis ont fait savoir, par la voix du Secrétaire d’État, qu’ils soutiennent entièrement la France face à cette provocation irresponsable. La Chancelière allemande est intervenue personnellement auprès du Président chinois, pour qu’il fasse ce qui est en son pouvoir pour que ce qu’elle qualifie de “malentendu incompréhensible” s’apaise au plus vite. La Chine reste étrangement silencieuse dans cette affaire, alors que l’on connaît le poids qu’elle peut exercer sur le régime nord-coréen.

Un premier récit de notre correspondant à New-York, qui a passé la journée au siège des Nations Unies.

Jeudi 8 février, 3 heures 12.poker-merdechine3

Bunker de l’Élysée.

– Monsieur le Chef d’État-major, c’est la première fois que vous me mobilisez ici, en pleine nuit. Je crains qu’il y ait une sérieuse raison à cela.

– Monsieur le Président, Le Premier ministre, les ministres des Armées et des Affaires Étrangères et les Chefs d’État-major vont nous rejoindre dès que possible. Mais il est possible que vous ayez à prendre une décision de la plus extrême gravité, sans pouvoir les consulter. Il y a exactement quinze minutes, un de nos satellites nous a signalé une inquiétante activité sur un site où se trouve une base stratégique de la Corée du Nord. L’information nous a été confirmée par les services américains. Et il y a exactement trois minutes, un satellite de surveillance a détecté un tir de missile dirigé vers la Nouvelle-Calédonie. Comme vous le savez, Le Glorieux est en alerte et il vous suffit d’en donner l’ordre pour qu’un tir atteigne la Corée du Nord.

– Il s’agit bien de missiles pourvus d’armes nucléaires ? interroge le Président sur le visage duquel l’habituel sourire d’adolescent a été remplacé par un rictus qu’il peine à retenir. L’information est-elle certaine, ou existe-t-il une marge d’erreur ?

– L’information est certaine, tant qu’elle n’est pas contredite par une autre observation.

– Si je donne l’ordre de riposte, nous détruirons Pyongyang et une partie de la population autour. Nous allons tuer 3 millions d’habitants, sans compter les nuisances radioactives pendant des années sur toute la région. Tout ceci sur la base d’une information qui reste à vérifier ? C’est incroyable !

– Oui monsieur le Président. Sauf que la Nouvelle-Calédonie sera anéantie avant que nous détruisions la péninsule coréenne.

– Tout ceci est absurde. Le Président Kim Jong-un ne sait-il pas qu’il se suicide en nous attaquant ?

– Monsieur le Président nous sommes dans un jeu de poker, c’est le principe de la dissuasion nucléaire, à savoir qui aura le plus peur de l’autre.

– Je dois anéantir plus de 3 millions d’êtres humains sur un coup de poker ?

– Avec tout mon respect, monsieur le Président, cette décision suprême est de votre unique responsabilité. Je me dois de vous faire observer que le temps s’écoule dangereusement, au risque de mettre en péril les intérêts vitaux de la France.

Dans la pièce, où les nouveaux arrivants, déjà informés de ce qui se jouait, ont compris qu’il valait mieux se taire, le Président prend soudain conscience de l’écrasante responsabilité qui est la sienne. La tête baissée, les lèvres serrées, il trace un simple trait sur le bloc de papier placé devant lui. Une manière, sans doute, de poser sa réflexion.

D’un coup volontaire, il redresse la tête.

– Je ne serai pas faible. Je ferai face à mon devoir. Je donne l’ordre de tirer, souffle-t-il, d’une voix soudain assourdie.

L’atmosphère est écrasante dans ce sous-sol coupé du monde, empli du bourdonnement des appareils techniques. De grands écrans indiquent des courbes et des chiffres, que seuls les officiers présents comprennent.

Chacun observe son voisin, en ayant une claire conscience de ce qui se noue et de l’impact que va avoir le tir. Les quelques dizaines de secondes qui suivent durent des heures.

– Monsieur le Président, notre base de Nouméa affirme qu’aucun radar ne détecte ce tir, intervient soudain le Chef d’État-major du Président. Attendez… Un second satellite vient de passer, on n’observe plus de tir provenant de la Corée du Nord !

– Comment ça ? C’était donc une erreur ?

– Oui monsieur le Président, une fausse alerte.

– Mais nous venons de tirer sur la Corée du Nord !

– Nous pouvons encore autodétruire nos missiles avant qu’ils atteignent leur but.

– Qu’attendez-vous, bon Dieu ! Arrêtez cette folie !

 

poker-merdechine412 heures 45.

Bureau du conseiller aux affaires stratégiques.

Coup de fil de Cédric Girardot à Mathieu Berthier, directeur de la rédaction d’un quotidien du soir.

– Cher ami, je vous dois une confidence : nous avons lu les récits de la presse de cet incident mineur avec, comment dire… une certaine lassitude. Une fois de plus, la nécessité de vendre du papier a enflammé l’imagination de certains de vos confrères et les a entraînés très loin de la réalité, mais aussi très loin de ce que devrait être une presse responsable. Dire que certains sont allés jusqu’à imaginer que nous aurions frôlé une guerre nucléaire ! Pas moins ! C’était tellement grotesque que le Président en a bien ri ! C’est Yellow Submarine en mer Jaune ! Il aime bien me faire des confidences – bien entendu tout ceci reste entre nous – et m’a dit, « voyez Cédric, il est très difficile de gouverner si les journalistes ne font pas leur travail de décryptage de l’actualité ». Une fois de plus, il n’y a que vous, ami Berthier, qui avez eu le courage de ramener ce petit accrochage maritime dans de justes proportions. Venez déjeuner un de ces jours !

 

 

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