Quelle est l’utilité de l’arme nucléaire ? Un débat démocratique est nécessaire

Quelle est l’utilité de l’arme nucléaire ? Un débat démocratique est nécessaire
La dissuasion nucléaire française est un gouffre financier.
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Charles Josselin, ancien ministre, membre du comité de parrainage d’IDN, s’interroge l’utilité de l’arme nucléaire. Après un rappel des Traités multilatéraux qui cherchent à limiter la prolifération et à réduire progressivement les stocks d’armes nucléaire, il soulève une par une toutes les raisons évoquées pour défendre la dissuasion nucléaire. Il observe qu’aucune ne justifie aujourd’hui cette arme. Il estime que la déclaration faite le 25 janvier 2018 par le président Macron : « La dissuasion fait partie de notre histoire, de notre stratégie de défense et elle le restera. » ne peut rester comme une injonction assénée sans débat démocratique sur une sujet vital pour la sécurité du pays.

Il fut un temps – lointain il est vrai : c’était il y a un demi-siècle ! – où le « désarmement » figurait au programme des partis politiques, plutôt de gauche, mais pas que… Et parmi ceux de ma génération, nombreux s’étaient pris à y croire. Le contexte géostratégique était d’une simplicité « désarmante » : le monde « libre » luttait contre le monde communiste.

La France essayait de faire entendre sa petite musique, mais elle était globalement solidaire de « l’Occident ». Ses savants lui avaient permis d’entrer dans le cercle encore très fermé des puissances atomiques. La bombe française participait de l’équilibre de la terreur. Mais parce que les images d’Hiroshima et de Nagasaki imprimaient encore les mémoires, cette arme terrifiante ne vaudrait que par son existence, très contrôlée évidemment, pas par son usage bien sûr interdit. Il fallait donc déjà restreindre le champ des « possédants ».

Adopté en 1968, le Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP) entrera en vigueur en 1970 : la France et la Chine y adhéreront en 1992. Son article VI pouvait donner à croire que l’armement nucléaire ne serait qu’un mauvais moment à passer : les signataires s’engageaient à « poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire ». Parvenu à échéance en 1995, le traité de non-prolifération a été prorogé « indéfiniment ». Cela laisse du temps pour accueillir de nouveaux adhérents !

Entre temps, témoignant de l’importance qu’elle accordait au désarmement, l’Assemblée générale des Nations Unies lui avait consacré, en 1978, une session extraordinaire qui aboutirait à l’installation de la « Conférence du désarmement », désormais seule instance autorisée à négocier les questions de désarmement au niveau international. La grande œuvre de la nouvelle institution sera et demeure le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE). Ouvert à la signature en 1996, il fut ratifié par la France en 1998. L’émotion soulevée dans le Pacifique par les essais français sur l’atoll de Mururoa avait eu le temps de retomber, les poussières radioactives aussi !

Mais pour l’entrée en vigueur du TICE, il faudra attendre : USA, Chine, Inde, Pakistan, Israël, Égypte, Iran manquent encore à l’appel et bien entendu la Corée du Nord. Vingt ans plus tard, Ban Ki Moon dénonçait l’énorme gaspillage représenté à ses yeux par la Conférence du désarmement.

Pourtant, en 2017, sous l’influence d’un groupe d’ONG regroupées dans l’ICAN (Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires), l’Assemblée des Nations Unies, avec son nouveau secrétaire général, Antonio Guterres, votent le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN) qui interdit « la fabrication, les transferts, l’emploi et la menace d’emploi des armes nucléaires ». Bien entendu les puissances nucléaires, mais aussi les pays membres de l’OTAN ont boycotté l’adoption du traité, ainsi que les partenaires africains de la France. Parmi les tous premiers états à ratifier le traité : le Vatican. Le pape François apparaît aujourd’hui comme un des plus engagé dans la lutte anti-nucléaire.

La France semble avoir fait le choix inverse. Autant nous étions nous engagés sur l’interdiction des armes chimiques : la convention fut d’ailleurs signée à Paris en 1993 (après, il est vrai, qu’on eut écarté du champ les produits à usage « industriel, agricole, médical, pharmaceutiques et consacré au maintien de l’ordre » ) ; autant nos spécialistes se sont-ils investis dans la Conférence des Nations Unies sur les armes légères en 2001, de même que dans la préparation du Conseil européen de 2005 où fut adoptée la stratégie de l’Union européenne de lutte contre « l’accumulation et le trafic illicites d’armes légères et de petit calibre et de leurs munitions » ; en revanche sur l’arme nucléaire, la position de la France non seulement n’est pas discutée, elle est désormais indiscutable.

Le 25 janvier 2018, alors que l’Académie Nobel se prépare à décerner son prestigieux trophée à l’ICAN, le président Macron lors de ses vœux aux Armées déclare solennellement : « La dissuasion fait partie de notre histoire, de notre stratégie de défense et elle le restera ». Jean-Jacques Bridey, le président de la commission de la Défense à l’Assemblée nationale en rajoute : « Les programmes industriels et technologiques devront assurer que la dissuasion française demeure indépendante jusqu’en 2080. » !

Fermez le ban… mais ouvrez la vanne budgétaire. Les travaux de modernisation des composantes maritimes et aériennes de notre force nucléaire sont annoncés dans la loi de Programmation militaire 2019–2025, comme devant coûter six milliards par an. À ce prix-là et bien que le président Macron considère que le débat sur la dissuasion est aujourd’hui tranché (jusqu’en 2080 ?), il ne serait pas superflu de demander un complément d’explication.

À défaut de modernisation de nos sous-marins et de nos avions, notre place au Conseil de sécurité est-elle menacée ? En quoi le fait de posséder l’arme nucléaire nous avantage-t-il dans la lutte au Sahel contre le terrorisme islamique ? A-t-il permis à Emmanuel Macron d’être mieux informé qu’Angela Merkel du retrait des troupes américaines en Syrie ? La modernisation de notre arme nucléaire améliorera-t-elle notre position diplomatique ?

Le président français semble y croire : « Au cours de ce quinquennat, a-t-il promis ce même 23 janvier 2018, je relancerai le renouvellement de nos deux composantes dont la complémentarité ne fait pas de doute : la force océanique qui, par la permanence à la mer, nous protège de toute surprise stratégique, et la composante aérienne qui, par sa démonstrativité, fait partie du dialogue de dissuasion ».

L’idée de « démonstrativité » est intéressante. Vis-à-vis de qui ? Montrer ses muscles peut, en effet, parfois, impressionner l’adversaire. Mais de quel adversaire parle-t-on ? Du Pentagone, avec son nouveau corps d’armée « spatial » et un président US bien décidé à conserver la maîtrise de l’atmosphère toutes couches confondues ? Du Kremlin après que Poutine ait annoncé détenir désormais avec son « Avangard », le missile hypersonique invincible ? À moins qu’Emmanuel Macron ne veuille se mettre au travers de la route de la soie du président Xi Jinping ? Probablement pas ! La promesse du Président est d’abord à l’intention de nos industries d’armement et des officiers généraux qui les conseillent pendant et parfois après leur vie militaire.

Pour les uns comme pour les autres, l’enjeu est économique, tous armements confondus, car le choix de l’arme nucléaire n’est pas exclusif. Il ne dispense pas de disposer des armements conventionnels. Au contraire ! Le statut de puissance nucléaire fait à la France obligation de posséder la panoplie complète, surtout quand il s’agit de protéger un espace maritime aussi considérable ou tenter d’éviter le pire dans sa zone d’influence ( ? ) sahélienne. Nos industriels ont su mettre au point des avions et des bateaux de combat parmi les plus performants. Encore faut-il les vendre ! Leur commercialisation est devenue une des missions essentielles du ministre de la Défense et parfois du ministre des Affaires étrangères, surtout si l’un succède à l’autre, au risque de confondre la liste des clients et celle des alliés. Les Droits de l’Homme n’y trouvent pas toujours leur compte, contrairement à notre balance commerciale.

Mais c’est aussi de la performance de nos propres moyens terrestres et aériens, armes de petit calibre compris, que dépend le sort de nos soldats. Pour nos armées, la question budgétaire est centrale : avons-nous aujourd’hui les moyens de vouloir faire en tête la course aux armements de demain ?

Dans les années soixante, les Américains reprochaient à de Gaulle de vouloir voyager en première avec un billet de seconde. Donald Trump est en train de revoir la tarification. Les passagers de l’OTAN sont prévenus ! Or le temps des impasses budgétaires est passé. La comptabilisation, hors déficit, des dépenses engagées au Sahel pour « défendre l’Europe » est loin d’être assurée. Il y a peu à attendre de la solidarité allemande dans le domaine de la Défense et moins encore s’il s’agit de financer une arme atomique qu’il n’est pas question d’« européaniser ».

Si le concept de défense européenne connait un regain d’intérêt, ses théoriciens peinent à renouveler les scénarii qui prévalaient au temps de la guerre froide et plus encore à expliciter « la montée des menaces sur les fronts Est ? et Sud ? ». Ce fut pourtant la justification du lancement, en 2018, du Fonds européen de défense, onze ans après le traité de Lisbonne qui en avait fait la proposition. Salué comme une contribution majeure à « l’autonomie stratégique de l’Europe » !! le Fonds peine, semble-t-il, à trouver ses financements.

« La sécurité n’a pas de prix ! ». Certes, mais la santé, mais l’éducation aussi ! À combien, par ailleurs, va se chiffrer l’arsenal qui reste à mobiliser pour lutter contre le réchauffement climatique ?

L’ampleur des questions qui se posent dès à présent, ne fait-elle pas obligation d’engager un débat pour tenter d’y répondre démocratiquement ? La fin de la conscription ne signifiait pas l’abandon d’une défense citoyenne.

 

Charles Josselin, ancien ministre, membre du Comité de parrainage d’IDN.


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