Une nouvelle escalade entre la Corée du Nord et les Etats-Unis ?

Une nouvelle escalade entre la Corée du Nord et les Etats-Unis ?
Kim Jong-un, dans un cliché diffusé par KCNA le 24 mai pour la première apparition du leader nord-coréen depuis 20 jours. Crédits photo : STR / KCNA VIA KNS / AFP
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Dans un contexte international de lutte contre le Covid-19 et tandis que les États-Unis envisagent de procéder à leur premier essai nucléaire depuis 1992, la Corée du Nord menace de renforcer sa dissuasion nucléaire. Cette nouvelle provocation intervient alors que les négociations entre Pyongyang et Washington sont dans l’impasse.

Loin sont les promesses de dénucléarisation de la péninsule coréenne. L’Agence centrale de presse nord-coréenne (KCNA) a rapporté dimanche 24 mai que Kim Jong-un avait convoqué une réunion militaire clé pour discuter du renforcement de l’arsenal nucléaire nord-coréen ainsi que de la mise en alerte des forces armées. C’est la première apparition publique du leader nord-coréen en trois semaines, alors que les spéculations persistent sur son état de santé.

Au cours de la réunion ont été présentées de nouvelles mesures visant à renforcer la dissuasion nucléaire militaire du pays”, a ainsi déclaré KNCA, ajoutant que “des mesures crucialesont été décidées par la puissante Commission militaire centrale du Parti des travailleurs. L’agence de presse ne donne cependant pas de détails sur la nature des mesures prises.

Elle a précisé que les discussions ont aussi porté sur “la mise en état d’alerte des forces armées stratégiques” et le “développement considérable de la puissance de feu des pièces d’artillerie de l’Armée populaire de Corée” afin de “contenir de manière fiable les menaces militaires, grandes ou petites, persistantes des forces hostiles”. Les forces militaires sud-coréennes et américaines sont particulièrement visées. Kim Jong-un a enfin profité de cette réunion pour promouvoir près de 70 hauts responsables militaires.

L’échec des pourparlers avec Washington

Cette nouvelle provocation du dirigeant nord-coréen intervient sur fond d’impasse diplomatique entre Pyongyang et Washington. En 2017, l’escalade entre Kim Jong-un et Donald Trump avait laissé craindre le déclenchement d’une guerre sur la péninsule coréenne. Le leader nord-coréen avait ensuite suspendu les essais de missiles nucléaires et de longue portée, entamant des pourparlers avec Trump. Le dialogue entre les Etats-Unis et la Corée du Nord pour la dénucléarisation de la péninsule coréenne est aujourd’hui au point mort.

Lors du sommet de Hanoï en février 2019, alors que l’on s’attendait à la conclusion d‘un accord même partiel, les deux dirigeants n’étaient pas parvenus à s’entendre. Pyongyang demandait la levée de certaines sanctions en échange du gel complet de ses activités nucléaires et de ses essais de missiles longue portée. Une offre insuffisante aux yeux de Washington, qui demandait la fermeture totale de plusieurs sites nucléaires, dont le complexe de Yongbyon, fleuron du programme nucléaire nord-coréen. Et, deux ans après le sommet de Singapour, les États-Unis et la Corée du Nord ne s’entendent toujours pas sur la définition du terme “dénucléarisation”.

La troisième rencontre entre Trump et Kim Jong-un, organisée en juillet dans la zone militarisée entre les deux Corées, était restée sans suites. Pyongyang en a profité pour multiplier les essais de missiles balistiques de courte et moyenne portée. Puis, en novembre, la Corée du Nord a fermé la porte aux négociations. “Nous ne sommes plus intéressés par de telles discussions qui ne nous apportent rien. Comme nous n’avons rien reçu en retour, nous ne ferons plus de cadeaux au président américain de quelque chose dont il puisse vanter”, avait alors déclaré Kim Jong-un. Avec la fin du moratoire sur les essais nucléaires et balistiques en décembre, l’impasse entre les deux dirigeants semblait totale, à juste titre.

Nouvelle montée des tensions

Deux ans après le sommet intercoréen de 2018, frustré par le manque de progrès, Kim Jong-un a promis que la Corée du Nord dévoilerait une nouvelle arme stratégique en 2020. Alors que la lutte contre le Covid-19 préoccupe la communauté internationale, la Corée du Nord a multiplié depuis mars les essais d’armement. Plusieurs projectiles – certainement des missiles balistiques à courte portée (moins de 500km) – ont notamment été tirés en direction de la mer du Japon. Ces tests font suite à la fin du moratoire auto-imposé de Pyongyang sur les essais de missiles, et aux menaces répétées de Kim Jong-un en 2019 d’emprunter une “nouvelle voie” dans les négociations nucléaires avec les États-Unis si ces derniers restaient sur leur position.

Le 29 février dernier, KCNA – l’agence centrale de presse nord-coréenne a annoncé que le leader nord-coréen avait supervisé un exercice militaire ayant pour objectif de “juger de la mobilité et de la capacité de frappe de la puissance de feu” de l’armée nord-coréenne. Fin mars, la Corée du Nord avait menacé de rompre le dialogue avec Washington, suite à l’appel de Mike Pompeo à l’unité du G7 pour amener le régime nord-coréen à revenir à la table des négociations. En réaction, Pyongyang a fustigé le secrétaire d’État américain, accusé de “proférer une insulte à l’égard d’un pays avec lequel son président souhaitait nouer une bonne relation”. La Corée du Nord a soutenu que les commentaires de Pompeo signifiaient que les États-Unis n’avaient aucune stratégie pour arrêter “un compte à rebours de la confrontation”.

L’arme nucléaire, présentée comme une garantie de survie par le régime nord-coréen

Début avril 2020, les membres européens du Conseil du sécurité des Nations Unies – la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Belgique et l’Estonie – ont dénoncé des “actions provocatrices” de Pyongyang. La Corée du Sud a pour sa part regretté une action militaire “extrêmement inappropriée au moment où le monde entier a des difficultés en raison de la pandémie du Covid-19”. Début mai, enfin, plusieurs médias américains ont relayé une étude du Centre d’études stratégiques et internationales (SCRS), faisant état d’une nouvelle installation près de Pyongyang, prête à “assembler, à stocker puis à tirer l’intégralité des variantes connues de missiles balistiques en Corée du Nord”, dont le missile balistique intercontinental Hwasong-15 qui aurait une portée de nature à frapper la côte Est des États-Unis.

Ces lancements, quoique moins provocateurs que de simples tests, illustrent la poursuite et la cohérence de la politique de la Corée du Nord malgré la crise. En dépit des sanctions internationales, Pyongyang poursuit ses efforts pour construire son programme de défense et tenter de légitimer son programme nucléaire. Et, en l’absence de propositions sérieuses de la part de Washington, la Corée du Nord n’est pas disposée à courir le risque politique d’être la première à lâcher du lest. Au contraire, Kim Jong-un considère la possession de l’arme atomique comme l’ultime garantie de survie de son régime.

Pour la Corée du Nord, le danger émanant de la pression de la communauté internationale est en deçà des risques résultant de l’abandon de son arsenal. Kim a ainsi exprimé clairement cette idée dans son discours annuel du Nouvel an : l’objectif principal du régime est de “renforcer suffisamment [ses] forces pour tenir à distance les forces hostiles afin qu’elles n’osent pas menacer [sa] souveraineté et [sa] sécurité”.

De nouveaux essais nucléaires américains ?

D’autant que l’actualité ne va pas inciter Kim Jong-un à changer de paradigme. L’annonce de mesures sur le nucléaire militaire intervient alors que les États-Unis réfléchiraient, selon le Washington Post, à effectuer un essai nucléaire, le premier depuis 1992. L’administration Trump aurait abordé le sujet lors d’une réunion au sommet, alors qu’elle reproche à la Chine et à la Russie de procéder eux-mêmes à des essais nucléaires de faible puissance. Les États-Unis ont d’ores et déjà annoncé leur intention de se retirer du traité Ciel ouvert (Open Skies en anglais, 1992), qui autorise une surveillance aérienne pacifique et réciproque des États parties. Washington accuse notamment Moscou de violations répétées des termes de l’accord.

Le Kremlin aurait ainsi opposé des restrictions de survol à des appareils américains de l’enclave russe de Kaliningrad ou de la Géorgie. De même, la Russie aurait profité de ses vols de surveillance pour identifier des infrastructures américaines stratégiques. Nul doute que, si les États-Unis viennent à la fois à se retirer de ce traité et à effectuer de nouveaux essais nucléaires, cela marquera la fin de toute négociation avec la Corée du Nord. Et les États-Unis, une nouvelle fois, contribueront à rendre le monde un peu moins sûr.

Solène Vizier, membre du Bureau d’IDN


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