Entre espoir et naufrage, les dix dernières années ont vu s’évaporer la confiance patiemment construite entre l’Iran et l’Occident et s’ouvrir un vide stratégique dangereux au cœur du Moyen-Orient. Le bilan, établi dans notre deuxième article, donne le vertige. L’Iran peut enrichir désormais de l’uranium à 60 % hors de tout contrôle international. L’Arabie saoudite annonce qu’elle s’armera nucléairement si l’Iran franchit le seuil. Le TNP, ce pilier fragile de la gouvernance nucléaire mondiale, vacille. Les divisions entre grandes puissances paralysent le Conseil de sécurité.
Sommes-nous condamnés à assister, impuissants, à la nucléarisation du Moyen-Orient ? Initiatives pour le Désarmement Nucléaire (IDN) refuse ce fatalisme. Si le JCPOA est mort, l’espoir qu’il incarnait ne doit pas mourir avec lui. Au contraire, le dossier iranien reste un test majeur pour le système mondial de non-prolifération. L’échec à trouver une solution diplomatique pourrait entraîner des conséquences catastrophiques : un Iran doté d’armes nucléaires, une cascade de prolifération régionale, et l’effondrement effectif du régime du TNP.
Le scénario d’un Moyen-Orient nucléarisé présenterait par exemple des risques extraordinaires. La région connaît déjà de multiples conflits actifs (Yémen, Syrie, Libye) et des rivalités géopolitiques profondes (Iran-Arabie saoudite, Iran-Israël). L’ajout d’armes nucléaires dans cette poudrière augmenterait dramatiquement les risques d’escalade catastrophique. Comme le note une étude de l’IFRI, « il est difficile d’ignorer le potentiel d’un effet domino dans la région, à la suite d’une rupture iranienne, qui pourrait mettre fin au régime de non-prolifération déjà fragile ».
La question n’est alors plus de savoir si on peut réappliquer le modèle JCPOA, mais comment inventer de nouveaux dispositifs aptes à désamorcer la dérive régionale et éviter l’effondrement de l’architecture globale de non-prolifération.
Scénarios de rupture ou de stabilisation : quelles voies pour l’après-JCPOA ?
Le grand retour du compromis ? Un nouvel accord sous haute tension
Le premier scénario envisage un nouvel accord entre l’Iran et les puissances occidentales, incluant des limitations sur le programme iranien d’enrichissement, une transparence renforcée de l’AIEA et une levée graduelle des sanctions. Ce compromis permettrait de désamorcer la crise immédiate, de restaurer un environnement contrôlé et d’assurer une forme de stabilité géopolitique.
Après le retrait américain de 2018, toute relance d’un accord devra toutefois répondre à une double exigence : l’assurance que Washington ne fera pas volte-face, et l’acceptation par les États-Unis que toute concession ne pourra être exploitée politiquement contre la Maison-Blanche. Or, la Constitution américaine, qui donne au législatif un important pouvoir de ratification, interdit toute garantie juridiquement inattaquable. La proposition de transformer un futur accord en traité voté par le Sénat se heurte à une polarisation politique majeure et rend la ratification peu probable.
Entre paralysie et précarité : la tentation de l’accord intérimaire
Face à l’impossibilité immédiate d’un grand accord, certains avancent la piste d’un accord intérimaire provisoire, limité, moins ambitieux que le JCPOA mais plus réaliste dans le contexte actuel : gel de l’enrichissement au niveau actuel (60 %), suivi de levées partielles et réversibles de sanctions humanitaires et commerciales.
Cette approche a été partiellement tentée lors des négociations de 2025 à Oman. L’Iran a proposé un plan en trois étapes commençant par une réduction temporaire de l’enrichissement à 3,67 % en échange d’un accès aux avoirs iraniens gelés et de l’autorisation d’exporter son pétrole. Bien que ces négociations aient échoué, le concept d’une approche progressive mérite d’être réévalué.
Cependant, l’Iran considère ce type d’accord comme trop temporaire, sans bénéfice économique réel sur le long terme, et susceptible d’être dénoncé dès un changement d’administration américaine. De même, les Occidentaux rejettent un gel sans retour intégral au seuil d’enrichissement de 3,67 % (JCPOA), même transitoire, et craignent que Téhéran n’utilise ce sursis pour continuer la R&D clandestine. D’autant que la vérification par l’AIEA, clé de voûte du dispositif, a été rendue quasi impossible depuis la fin de la coopération en 2025.
Technologie et contrôle : la tentation des solutions de rupture
Le renforcement du rôle de l’AIEA et l’utilisation de nouvelles technologies de vérification constituent une piste prometteuse. Les récentes avancées en matière d’intelligence artificielle (IA) offrent de nouvelles possibilités pour la vérification des accords de contrôle des armements. Des chercheurs chinois ont développé un système basé sur l’IA capable d’identifier de véritables ogives nucléaires sans accéder à des informations classifiées, en utilisant des signaux de neutrons et de rayons gamma brouillés. Cette technologie pourrait permettre une vérification efficace tout en préservant la confidentialité des conceptions d’armes. La blockchain pourrait également jouer un rôle dans le renforcement de la vérification, en créant un registre immuable et transparent des matières nucléaires et des activités d’inspection.
Cette solution ne peut cependant être envisagée qu’à long terme. En l’absence d’un climat de confiance politique, aucune architecture technique ne peut garantir une coopération volontaire permanente (refus d’accès, manipulations, arrêt brutal des systèmes…). Les États souverains, Iran en tête, sont réticents à voir leurs infrastructures critiques placées sous surveillance constante, jugée intrusive et dangereuse. De plus, le temps du développement, du déploiement et de la validation de nouvelles solutions est incompatible avec la gravité de la crise immédiate.
Un Moyen-Orient dénucléarisé ? Le rêve difficile d’une zone sans armes nucléaires
La construction d’un mécanisme régional de sécurité nucléaire représente une autre piste. Plutôt que de se concentrer uniquement sur le programme nucléaire iranien de manière isolée, une approche régionale pourrait aborder simultanément les préoccupations de sécurité de tous les États du Moyen-Orient. Cette approche s’inspirerait de la proposition de longue date pour une Zone exempte d’armes nucléaires au Moyen-Orient (MENWFZ).
Cette solution n’est pas nouvelle. La MENWFZ a été proposée pour la première fois dans les années 1960 et a fait l’objet d’une déclaration conjointe de l’Égypte et de l’Iran en 1974, qui a abouti à une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies. En 1990, le président égyptien Hosni Mubarak a élargi la proposition pour interdire toutes les armes de destruction massive. Une future zone exempte d’armes de destruction massive engagerait les parties à ne pas posséder, acquérir, tester, fabriquer ou utiliser des armes nucléaires, chimiques et biologiques, ainsi que leurs systèmes de livraison.
Les obstacles à la création d’une telle zone demeurent toutefois importants. Israël, seul État de la région largement considéré comme possédant des armes nucléaires, a étroitement lié les discussions sur l’établissement de la zone à l’existence d’une paix durable et au respect des obligations internationales par les États de la région. Les régimes locaux craignent également de voir l’Iran obtenir un avantage stratégique, ou une dissuasion clandestine si la vérification n’est pas absolue. Néanmoins, un processus graduel de mesures de confiance pourrait progressivement construire les fondations nécessaires. Malgré le peu d’attention qu’elle suscite et le boycott d’Israël et des États-Unis, la conférence annuelle sur le projet de Zone exempte d’armes de destruction massive au Moyen-Orient qui se tient à New York à l’ONU chaque mois de novembre jusqu’à la conclusion d’un accord permet d’explorer certaines pistes.
Médiateurs en rivalité : la diplomatie multipolaire à l’épreuve du réel
L’implication de la Chine et de la Russie comme médiateurs de confiance pour l’Iran, et de l’UE comme canal diplomatique alternatif, constitue une dernière piste. Le rôle central joué par la Chine dans le rapprochement irano-saoudien de 2023 démontre le potentiel des puissances non occidentales pour faciliter le dialogue régional. La Russie, malgré ses propres tensions avec l’Occident, maintient des canaux de communication avec toutes les parties et pourrait jouer un rôle de médiation.
L’Union européenne, qui a servi de coordinatrice pour les négociations du JCPOA original et les tentatives de relance de 2021-2022, pourrait continuer à jouer ce rôle. Comme le note Josep Borrell, ancien Haut représentant de l’UE, « l’espace pour des compromis supplémentaires significatifs a été épuisé » dans le cadre des paramètres actuels. Un nouveau cadre de négociation, avec un format peut-être élargi, pourrait cependant débloquer de nouvelles possibilités, avec la création de garanties que ni Washington ni Téhéran seuls ne peuvent négocier. Il faudra cependant que la Russie et la Chine d’un côté, et l’Europe de l’autre, trouvent des intérêts convergents et parviennent à convaincre les Etats-Unis de déléguer la gestion du dossier à un acteur tiers.
Appel à une refondation de l’architecture nucléaire internationale
L’échec du JCPOA appelle à une refondation de l’architecture nucléaire internationale pour le XXIᵉ siècle. Le régime actuel, conçu pendant la Guerre froide pour un monde bipolaire, montre ses limites face aux défis multipolaires contemporains. Les nouvelles technologies, la montée en puissance de la Chine, l’affirmation de la Russie, l’émergence de nouvelles puissances régionales comme l’Iran, l’Inde et le Pakistan, et les tensions croissantes au Moyen-Orient et en Asie de l’Est créent un environnement stratégique radicalement différent de celui des années 1970.
Cette nouvelle architecture doit être plus flexible. Plutôt que des accords rigides avec des dates d’expiration fixes, elle devrait incorporer des mécanismes d’adaptation et de révision permettant d’ajuster les paramètres en fonction de l’évolution des circonstances. Elle doit être mieux adaptée aux jeux multipolaires, reconnaissant les rôles légitimes de toutes les grandes puissances – non seulement les États-Unis et l’Europe, mais aussi la Chine, la Russie, et les puissances régionales.
Le cadre multilatéral devra également être plus robuste et résilient. Le JCPOA, bien que soutenu par une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU, n’était pas formellement un traité au sens juridique. Cette ambiguïté a facilité le retrait unilatéral des États-Unis en 2018. Les futurs accords de non-prolifération devraient être structurés comme de véritables traités internationaux, avec des mécanismes juridiques plus robustes pour empêcher les retraits arbitraires.
Elle doit également être plus équitable. Le TNP établit une distinction entre États « dotés » d’armes nucléaires et États « non dotés », une inégalité qui devient de plus en plus difficile à justifier avec le temps. Bien qu’une élimination complète de cette distinction soit irréaliste à court terme, des mécanismes pourraient être établis pour offrir de meilleures garanties de sécurité aux États non dotés d’armes nucléaires, réduisant ainsi leurs incitations à proliférer.
Les nouvelles technologies – intelligence artificielle, blockchain, capteurs avancés – offrent des opportunités sans précédent pour renforcer la vérification et réduire les risques de triche. Ces technologies devraient être intégrées dans le système de garanties de l’AIEA et utilisées pour développer de nouveaux protocoles de vérification plus robustes et moins intrusifs.
Enfin, cette nouvelle architecture doit mieux gérer les risques d’escalade régionale. Les zones exemptes d’armes nucléaires ont prouvé leur efficacité en Amérique latine, en Afrique, en Asie du Sud-Est, dans le Pacifique Sud et en Asie centrale. L’établissement de telles zones au Moyen-Orient et en Asie du Nord-Est devrait être une priorité. Ces zones, accompagnées de mesures de confiance robustes et de garanties de sécurité des grandes puissances, pourraient créer une stabilité régionale durable.
Conclusion : la diplomatie nucléaire à l’épreuve de l’histoire
Le cas iranien démontre que l’échec diplomatique a un coût élevé. Le monde a investi douze années dans les négociations qui ont abouti au JCPOA. L’accord a fonctionné pendant plus de trois ans, prouvant son efficacité. La remise en cause unilatérale de cet équilibre, puis le démantèlement progressif des garde-fous, ont balayé en à peine trois ans la dynamique de confiance obtenue, plongeant le Moyen-Orient dans une zone de turbulence stratégique inédite. Aujourd’hui, alors que les dernières restrictions du JCPOA sont officiellement caduques, la région se retrouve placée au seuil d’une course aux armements et d’un basculement vers un ordre nucléaire beaucoup plus instable, dont les conséquences pourraient se révéler irréparables.
Pourtant, l’échéance du 18 octobre 2025 ne marque pas la fin de l’histoire nucléaire iranienne. Ce moment charnière doit au contraire servir de leçon fondatrice pour la communauté internationale, qui a la responsabilité – et l’urgence – de dépasser les réflexes du passé. La reconstruction d’une architecture de non-prolifération nucléaire, plus robuste, équitable et flexible, n’est pas un simple vœu pieux mais une nécessité impérieuse face à la menace d’une prolifération régionale incontrôlée et d’un effondrement durable du régime du TNP. Face au spectre d’un Moyen-Orient nucléarisé et aux risques d’escalade généralisée, il n’y a pas d’alternative sérieuse à la relance du dialogue et à l’élaboration d’un nouvel accord de maîtrise et de dénucléarisation pour l’Iran C’est là, pour la sécurité internationale, non un simple objectif souhaitable, mais une exigence vitale.