Dissuasion nucléaire : un mensonge français

Ligne MaginotBlason de la fameuse « ligne Maginot »….qui n’a jamais servi!

 

Tribune de Paul Quilès, Bernard Norlain, Jean-Marie Collin

Président et Vice-Présidents d’IDN

publiée le 8 avril 2016 sur le site de La Croix     

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      La montée des tensions internationales et du terrorisme amène nos concitoyens à être particulièrement attentifs aux questions de sécurité. Dans ce contexte, il est regrettable qu’un récent documentaire leur donne le sentiment qu’une arme magique les protège contre tout péril. 

     Le film (1) sur la dissuasion nucléaire récemment diffusé sur France 5 a en effet de quoi surprendre, voire indigner ceux, dont nous sommes, qui considèrent que ce sujet mérite mieux qu’un document de propagande sans nuance, bourré de contre-vérités et d’affirmations inquiétantes. Qu’on en juge !

      Sous couvert d’une présentation de l’arsenal nucléaire, il est affirmé (2) que cette force a été le « vecteur principal de la paix » au 20ème siècle. Cette allégation est non seulement invérifiable, mais elle écarte d’un revers de main le rôle reconnu d’organisations internationales (ONU, Union Européenne, OSCE), le travail des diplomates ou encore l’interdépendance (économique et culturelle),  facteur essentiel de la stabilité et de la sécurité.

      Tout en rappelant que la France ne pratique plus une politique anti cité visant à tuer 50 millions de personnes, on nous dit (3) que nos armes nucléaires peuvent frapper précisément les centres de pouvoir, comme « une usine » ! Passons sur le caractère absurde de la destruction d’une usine avec une telle puissance de feu et rappelons quand même que les centres de pouvoir politique, économique (voire militaire) sont situés dans des villes. Les  civils ne seraient donc pas épargnés ! Faire croire que les armes nucléaires seraient – presque – des armes comme les autres ne peut donc qu’inciter à terme à leur utilisation.

      Puis deux généraux nous expliquent, avec une ironie douteuse, que l’arme nucléaire pourrait être utilisée pour donner un ultime avertissement sous forme d’une impulsion électromagnétique (IEM) au-dessus d’un territoire ou d’une frappe  « sur une cible symbolique » ou encore d’un tir au-dessus d’un lieu désertique, « ne tuant que quelques chameaux » (sic !). Il s’agirait, nous disent-ils, de « rétablir la dissuasion », face à un adversaire qui ne prendrait pas la France au sérieux.

      Comment peut-on se contredire à ce point ? Si une arme nucléaire était utilisée, cela voudrait dire que la politique de dissuasion a échoué et on ne voit pas comment il serait possible de rétablir cette politique, une fois que l’on aurait signé son échec ! Par ailleurs, sous-entendre qu’une IEM créera peu de dommage est une absurdité, car non seulement c’est faux (blocage intégral de tous les systèmes électriques et électroniques), mais en plus, si c’était vrai, en quoi cela impressionnerait-il l’adversaire ? Enfin, quel que soit cet adversaire, croire que celui-ci resterait sans réaction, revient à jouer la sécurité du pays sur un coup de poker et à conduire la France à entrer dans un scénario de frappe nucléaire massive.

      Que dire aussi de cette suggestion d’une des plus hautes autorités militaires (4) de notre pays, qui propose de réfléchir à l’utilisation de l’arme nucléaire contre Daesh ? Il s’agit d’une étape importante dans l’évolution de la pensée stratégique française, selon laquelle, jusqu’ici, l’arme nucléaire vise des Etats et pas des groupes terroristes. Les propos de Jacques Chirac (2006, île Longue) étaient pourtant clairs : « la dissuasion nucléaire n’est pas destinée à dissuader des terroristes fanatiques ». Même si Daesh se définit comme un Etat islamique, il n’en a pas la qualification au sens, reconnu par le droit international, de la Convention de Montevideo. Faut-il aussi rappeler que sur ces territoires résident des populations civiles, qui subissent le joug de ces terroristes ?

      Enfin, on ne peut que s’interroger sur cette « révélation » des réalisateurs du documentaire, qui nous apprennent qu’en cas de guerre et d’empêchement du Président de la République (celui-ci étant mort, kidnappé ou en incapacité), un individu désigné au préalablement secrètement, disposerait de la capacité de donner l’ordre de tir nucléaire !

      Cette affirmation ne peut que surprendre les anciens ministres, les parlementaires, les diplomates…..et les Français. En effet, jusqu’à présent, la doctrine française a toujours été de dire que seul le Président, élu par le peuple, dispose de ce pouvoir suprême. Elle trouve son fondement dans des textes juridiques et des sources non juridiques, telles que les Livres Blancs de la défense. La procédure secrète mentionnée dans ce documentaire bafouerait donc notre Constitution, puisque les règles prévues de dévolution de ce pouvoir (au profit du Président du Sénat, puis du gouvernement dans son ensemble) en cas d’absence du Président seraient détournées au profit d’un inconnu, sans doute un militaire…

      Ce film a été diffusé à une heure de grande écoute sur une chaîne de la télévision publique. Il a été réalisé avec l’aide des autorités politiques et militaires de notre pays, qui font une nouvelle fois la preuve de leur volonté de promouvoir cette illusoire « ligne Maginot » nucléaire, sans nuance et sans débat, pas plus efficace que son ancêtre du siècle dernier.

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 1- « La France, le Président et la bombe », film réalisé par B. Tertrais, J. Guisnel, S. Gabet et diffusé sur France 5 le 22 mars 2016   

 2- Général Bentégeat

 3- Amiral Guillaud

 4- Général Pierre de Villiers, chef d’état-major des armées  « Nous avons à réfléchir à cette évolution du terrorisme international qui se transformerait en Etat. Cette réflexion doit être corrélée au concept de la dissuasion nucléaire »

Lire aussi sur ce site :

« La dissuasion, c’est moi, dit l’inconnu de province »

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