La dissuasion nucléaire : un modèle de défense inefficace et dangereux

Garantie ultime de la sécurité des Etats depuis 1945, le principe de dissuasion nucléaire demeure au cœur des stratégies de défense des neufs Etats dépositaires du nucléaire militaire. Ceux-ci continuent de cadenasser le débat et se refusent à tout abandon de l’arme nucléaire alors que la dissuasion nucléaire est aujourd’hui remise en question. En 2017, 122 Etats de l’Assemblée Générale de l’ONU ont adopté un traité visant à interdire les armes nucléaires. Déconstruisant les arguments en faveur de l’armement nucléaire, notre article vise à prouver que la dissuasion nucléaire est un système rendu dangereux et inefficace par les nouvelles menaces de notre environnement stratégique. 

Jeudi 10 octobre, à l’occasion d’une cérémonie en l’honneur de la 500e patrouille d’un sous-marin nucléaire lanceur d’engin (SNLE) français, la ministre des Armées Florence Parly a célébré la « souveraineté de la France ». Elle n’a pas dérogé au discours étatique établi depuis de longues décennies en déclarant que la dissuasion nucléaire représentait « notre indépendance, notre autonomie. C’est notre capacité à parler, à être écouté et à agir ».

L’échec de la dissuasion nucléaire dans les conflits du XXIe siècle

La dissuasion nucléaire française trouve son origine dans la volonté de la France de ne plus jamais revivre le traumatisme de mai 1940. En établissant une politique de dissuasion nucléaire, la France – et tous les Etats nucléaires – souhaitait prévenir une agression en persuadant ses adversaires potentiels qu’une telle action aurait des coûts – des représailles – supérieurs aux bénéfices d’une frappe nucléaire. Théorisée par les “quatre cavaliers de l’apocalypse” – l’amiral Castex, le Général Ailleret, le Général Gallois et le Général Poirier – la doctrine française de dissuasion repose sur trois principes fondateurs : la permanence de la menace, sa crédibilité et la stricte suffisance. Selon la doctrine, l’arme nucléaire française est strictement défensive et n’a pas vocation à être employée. La Revue Stratégique de Défense et de Sécurité Nationale, publiée en 2017 par l’Etat français, stipule que « la dissuasion nucléaire demeure la clé de voûte de notre stratégie de défense. Elle protège la France contre toute agression d’origine étatique contre ses intérêts vitaux, d’où qu’elle vienne et quelle qu’en soit la forme. Elle préserve en toute circonstance notre liberté d’action et de décision, en écartant toute menace de chantage d’origine étatique qui viserait à nous paralyser ».

La doctrine française n’est pas isolée. Partout, les stratégies de défense sont réévaluées pour redonner du poids aux armes nucléaires. Les neuf Etats dépositaires du nucléaire militaire possèdent encore plus de 15 000 armes nucléaires et continuent d’augmenter leurs investissements pour l’amélioration de leurs forces nucléaires. Paris prévoit ainsi de consacrer plus de 35 milliards d’euros à l’entretien et la modernisation de son arsenal nucléaire entre 2019 et 2025.  Plusieurs Etats – la Chine, l’Inde et le Pakistan entre autres – se sont lancés dans une course aux armements nucléaires au mépris de l’article 6 d’un Traité de non-prolifération (TNP) en échec. Le Traité New START, visant à réduire l’arsenal des Etats-Unis et de la Russie, expire en 2021, et les négociations pour un nouveau traité bilatéral sont au point mort.

Depuis 1945, le discours prôné par chaque Etat détenteur de l’arme nucléaire prône que celle-ci est une garantie ultime de sécurité, et que la dissuasion nucléaire est fondamentale pour la paix et la sécurité internationale. Preuve en est, selon les arguments en faveur de la dissuasion nucléaire : il n’y a pas eu de conflit majeur entre puissances nucléaires depuis l’avènement de la bombe nucléaire. Pourtant, onze millions de personnes sont mortes dans seize guerres par procuration entre les deux superpuissances et leurs alliés durant la Guerre Froide. Les armes nucléaires ont au contraire rendu la Guerre Froide plus dangereuse, et la dévastation nucléaire n’a pu être évitée que par une combinaison de chance et de décisions de certains hauts-officiers qui n’ont pas respecté les protocoles prévus. Selon la Chatham House, il y aurait ainsi eu un incident d’utilisation quasi nucléaire tous les trois ans entre 1962 et 2002.

Surtout, les armes nucléaires n’ont plus de pertinence dans le contexte stratégique contemporain. Depuis le 11 septembre 2001, de nouveaux types de risques et des menaces multiformes sont apparus. Les conflits impliquent désormais une pluralité d’acteurs souvent non-étatiques, ayant des objectifs locaux ou régionaux. L’arme nucléaire n’a pas empêché d’autres formes de guerre contre des opposants non-nucléaires. La dissuasion nucléaire s’est révélée inopérante, disproportionnée et inadaptée pour faire face au terrorisme. Pire, des groupes terroristes comme Al-Qaida ou l’Etat islamique ont exprimé leur désir d’acquérir des armes nucléaires.

La menace nucléaire renforcée par les cyber-risques

Les armes nucléaires et les systèmes qui leur sont associés ne sont pas épargnés par les menaces cybernétiques. L’avènement de l’ère du numérique augmente les risques et la fiabilité et l’intégrité des systèmes d’armes nucléaires dans toutes leurs actions sont aujourd’hui interrogées. Leur piratage, qui semblait hier impossible, est aujourd’hui devenu un risque réel. La menace est d’autant plus grande que les armes nucléaires ont été créées à une époque où l’informatique en était à ses balbutiements et que le risque cybernétique n’a pas été pris en compte dans l’architecture des systèmes et stratégies nucléaires actuelles. Les nouveaux ordinateurs et codes complexes rendent les systèmes moins sûrs, plus difficiles à protéger et donc plus faciles à compromettre. La principale difficulté de la menace cybernétique concerne la traçabilité des auteurs, et donc l’attribution des actions, élément nécessaire à toute stratégie de dissuasion. Il est extrêmement difficile de déterminer précisément et avec suffisamment de confiance l’attribution dans le cyberespace pour susciter une réponse.

Le développement des capacités cybernétiques a aussi un effet transformateur sur les autres systèmes d’armes. On assiste au développement d’armes intelligentes, comme les défenses antimissiles balistiques, des capacités de guerre anti-sous-marine, des capacités de frappe de précision à longue portée ou encore des armes antisatellites. Conçues pour intercepter des missiles ou des ogives après le lancement, ces technologies avancées sont aussi utilisées dans un rôle de contre-force non-nucléaire pour empêcher les systèmes d’armes nucléaires de fonctionner comme prévu avant tout lancement – un rôle qui était auparavant dévolu aux armes nucléaires. Ces nouvelles armes déconstruisent l’argument selon lequel la puissance de l’arme nucléaire ne peut être concurrencée : les Etats-Unis développent par exemple des armes nucléaires tactiques de puissance limitée – qui sont en réalité plus puissantes que Hiroshima ou Nagasaki – et destinées à détruire des installations précises. Elles entraînent également un abaissement du seuil nucléaire, avec des Etats nucléarisés qui laissent entendre qu’une frappe nucléaire pourrait répondre à des attaques non-nucléaires envers leurs intérêts vitaux.

La fin des principes de dissuasion

La nouvelle menace cyber met à mal le principe même de dissuasion nucléaire. Elément clé des futurs conflits, les cyber-capacités offensives auront pour effet d’augmenter les tensions en temps de crise, voire de rendre inopérant l’ordre nucléaire. Dans le cas de l’intelligence artificielle comme des cyberattaques, la seule existence de tels moyens d’attaque pourrait saper la confiance entretenue envers les systèmes d’armes nucléaires et remettre en question la capacité nucléaire de seconde frappe. Craignant de plus avoir la possibilité de mener des représailles, les Etats pourraient se sentir si vulnérables qu’ils mèneraient des actions préemptives. Les risques sont d’autant plus grands que plusieurs des Etats dotés de l’arme nucléaire maintiennent leurs forces nucléaires en état d’alerte permanent, et que les temps de lancement sont de plus en plus réduits. Les Etats-Unis comme la Russie peuvent par exemple lancer des missiles en moins d’une minute.

A l’heure où la majorité des pays du monde a apporté son soutien à un traité d’interdiction totale des armes nucléaires (TIAN), le caractère sacré des normes nucléaires doit être entièrement réévalué et un débat public ouvert dans chaque Etat nucléarisé. Les armes nucléaires, symbole de sécurité nationale et de stabilité internationale, ne sont ni adaptées aux menaces géopolitiques actuelles ni sûres. Les vulnérabilités, menaces et risques cybernétiques dans le domaine des systèmes et structures d’armes nucléaires remettent en question le principe même de dissuasion nucléaire en créant une incertitude pour les décideurs. La dissuasion nucléaire s’impose désormais comme un système inutile, dangereux et coûteux. Pour Paul Quilès, ancien ministre de la Défense et président d’Initiatives pour le Désarmement Nucléaire, « le maintien d’une politique de dissuasion nucléaire ne signifie rien d’autre que l’acceptation du risque d’un suicide collectif ».

L’on peut dénoncer l’hypocrisie des puissances nucléaires à ce propos. Si, comme ils le martèlent depuis la fin de la seconde guerre mondiale, la dissuasion nucléaire fonctionnaire, chaque Etat devrait alors être doté d’armes nucléaires. Pourtant, les Etats nucléaires insistent sur le fait que les armes nucléaires sont nécessaires à leur sécurité tout en arguant que les autres Etats ne doivent pas en posséder pour éviter une plus grande insécurité et instabilité du monde. Pour la survie de l’humanité, les armes nucléaires devraient être considérées au même titre que les autres armes de destruction massive : contraires à toutes les normes de la guerre et interdites par le droit international.

Solène Vizier, membre du Bureau d’IDN

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