Initiatives pour le Désarmement Nucléaire (IDN)

Des bunkers nucléaires soviétiques découverts en Pologne

Dans une étude publiée dans la revue Antiquity, l’archéologue polonais Grzegorz Kiarszys nous éclaire sur l’existence de trois sites abritant des bunkers soviétiques, destinés à stocker des ogives nucléaires en Pologne. “The destroyer of worlds hidden in the forest: Cold War nuclear warhead sites in Poland” révèle aujourd’hui certains des secrets de la stratégie militaire soviétique pendant la Guerre Froide.

Oubliés de tous, d’anciens bunkers nucléaires édifiés sous l’Union Soviétique ont récemment ressurgi du passé en Pologne. Dépouillés par les habitants à la recherche de ferraille au cours des années et repris par la végétation, leurs tunnels vides et leurs bunkers sont les seuls témoins de la volonté de l’URSS de transformer le bloc soviétique en arsenal nucléaire.

L’archéologue Grzegorz Kiarszys, professeur à l’Institut d’Histoire et de Relations Internationales de Pologne, a mené la première exploration de trois de ces sites secrets de stockage d’ogives nucléaires. S’appuyant sur des images satellitaires et des documents déclassifiés de la CIA et sur des balayages au laser, Kiarszys nous plonge au cœur de l’héritage terrifiant de la Guerre Froide, à une époque où la menace d’une guerre nucléaire entre l’URSS et les États-Unis était bien réelle.

Dans la revue Antiquity, l’archéologue polonais éclaire l’histoire du projet ultra-secret nommé “Vistula”, qui trouve ses origines à la fin de l’année 1965, dans les manœuvres militaires conjointes de la Pologne et de l’URSS à Drawsko Pomorskie (Pologne). Jugeant les forces nucléaires tactiques essentielles en cas de guerre en Europe, les soviétiques désiraient tester le meilleur mode de transport pour leurs systèmes de missiles balistiques tactiques R-11M. Face aux résultats peu convaincants des manœuvres, l’URSS réalise la nécessité de construire des installations de stockage nucléaire sur le territoire de tous ses États satellites, dont la Pologne.

En effet, comme le souligne Kiarszys pour Sciences et Avenir, “les analystes militaires du Pacte de Varsovie (1955) avaient estimé qu’en cas de conflit avec l’OTAN en Europe, le transfert d’ogives nucléaires depuis l’Union Soviétique aurait pris trop de temps. Sans compter le risque de leur destruction par des attaques aériennes pendant le transport”. Ces missiles nucléaires devaient être utilisés sur un potentiel front nord, pour envahir la partie nord de l’Allemagne de l’Ouest et le Danemark. Le projet “Vistula” était né et la décision est prise d’aménager trois sites dans l’ouest de la Pologne : Brzeznica Kolonia, à 15 km de Borne Sulinowo, Templewo, à 17 km de Miedzyrzecz et Podborsko, à 35 km de Bialogard. La Pologne est chargée de fournir les infrastructures et de couvrir les coûts, tandis que les machines et les équipements seraient soviétiques.

Les archives polonaises du projet, déclassifiées en 2006, détaillent la construction de ces sites nucléaires. Mais, le 12 décembre 1969, les trois bases achevées sont remises à l’armée soviétique et leur existence disparaît des archives officielles – les documents soviétiques mentionnant des “centres de communication”. Les documents sont détruits, les cartes et les plans sont renvoyés à Moscou, dont les archives sont toujours classifiées. Selon Kiarszys, même les photos aériennes prises par le service cartographique polonais ont été soigneusement censurées. Le contrôle des bases est confié exclusivement à l’armée soviétique, et seuls les officiers polonais les plus gradés ont accès aux bases. La population polonaise n’a ainsi appris qu’en 1992 que son pays avait abrité des armes nucléaires.

De ces lieux sans histoire documentée, censés rester secrets, dissimulés à la société et oubliés, ne restent que des connaissances lacunaires. Deux des trois sites explorés sont gravement endommagés : la quasi-totalité des bâtiments de Brzeźnica Kolonia et de Templewo ont été démolis. Seul le site de Podborsko fut mieux préservé, ses locaux d’habitation et ses entrepôts ayant été aménagés en centre de détention de l’État et donc protégés. Cependant, l’organisation spatiale de ces sites entre 1969 et 1991 demeurait pratiquement inconnue.

Face au manque criant d’informations intervient alors le travail fondamental de Kiarszys. L’archéologie nous permet d’en apprendre davantage sur l’organisation des installations, les activités des soldats ayant laissé “de nombreuses traces matérielles dans le paysage environnant”. Selon Kiarszys, la base de Podborsko comprenait deux zones principales. La première était composée de bunkers à deux étages, capables de contenir des ogives nucléaires tactiques. La seconde zone était composée de locaux d’habitation, de parkings et d’entrepôts, mais aussi d’un hôpital, d’une prison, et même d’un cinéma. L’ensemble était entouré de postes de gardes et de plusieurs lignes de clôture.

L’archéologie a aussi permis de découvrir la stratégie d’expansion de l’infrastructure nucléaire cachée. À la fin des années 1970, de nouveaux postes de garde sont construits. De même, des bunkers à un étage sont édifiés dans les zones de stockage, avec des éléments de béton préfabriqués, recouverts d’une épaisse couche de terre. Ces nouveaux bunkers auraient permis un stockage plus sûr et un accès plus rapide aux ogives nucléaires. Un espace inoccupé au sein de la base suggère également qu’une grande zone avait été réservée pour la construction future de nouvelles installations de stockage nucléaire.

Surtout, l’étude de Kiarszys apporte des éclairages nouveaux sur l’organisation humaine des trois bases nucléaires soviétiques. Comme l’explique l’auteur, “nous pensions jusqu’alors que de telles bases étaient occupées par de jeunes soldats, mais notre étude montre que c’était surtout des sous-officiers et des officiers qui étaient présents sur place avec leurs familles. Les dirigeants soviétiques veillaient à placer ces armes aux mains d’un personnel psychologiquement stable, ce qui a permis de loger des officiers et leurs familles dans un même complexe militaire, en créant l’illusion d’une vie normale”. Le bien-être des officiers permettait ainsi d’éviter tout problème d’instabilité et d’insubordination.

Cependant, si l’URSS protégeait méticuleusement ses sites secrets les plus sensibles, de ses centres de recherche à ses bases militaires, Kiarszys signale que l’existence des sites nucléaires en Pologne était connue de la partie occidentale. Il explique que les bases étaient facilement identifiables depuis l’espace et l’OTAN et la CIA connaissaient l’emplacement exact, et sans doute la raison d’être des principales bases nucléaires soviétiques en Europe de l’Est, au moins à partir de la fin des années 1970.

En effet, un rapport de la CIA de 1979, moins soigneusement censuré que les autres, contient une brève description des forces nucléaires tactiques en Europe. Une carte mentionne l’existence des trois sites découverts par Kiarszys, au côté de quatre autres “sites de stockage de bombes nucléaires” et de “sites de stockage temporaire” en Pologne. Pire encore, les installations nucléaires en Pologne ne représentaient qu’une petite partie d’un réseau plus vaste qui s’étendait de la Bulgarie à l’Allemagne de l’Est.

En conclusion, l’étude archéologique de Kiarszys permet d’accroître notre compréhension des mécanismes de la guerre froide. Il éclaire le rôle joué par ces sites secrets sur l’échiquier mondial et met en perspective la stratégie militaire soviétique pendant la Guerre Froide. L’on estimait jusqu’alors que l’ex-Union Soviétique avait entretenu une vingtaine de bases secrètes en Allemagne de l’Est, en Tchécoslovaquie, en Hongrie et en Bulgarie. L’existence de ces bunkers polonais laisse craindre la possibilité d’autres bunkers oubliés par la mémoire collective mais bien réels, et peut-être radioactifs.

Solène Vizier, membre du Bureau d’IDN

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