Initiatives pour le Désarmement Nucléaire (IDN)

Discours présidentiel sur la dissuasion : une nouvelle opportunité manquée

 Le rituel discours que le Président de la République vient de prononcer pour réaffirmer la doctrine de la France en matière de défense et de dissuasion nucléaire a été remarqué par son ouverture envers les pays membres de l’Union européenne. Comme par le passé, il ne fait aucun doute que ceux-ci préféreront continuer soit à s’abriter sous le parapluie nucléaire américain soit à rejeter en bloc l’arme nucléaire comme arme de terreur ciblant des millions de civils innocents.

S’arc-bouter, comme le fait le Président, sur une conception dépassée de la défense non seulement conduit à détourner des milliards d’euros des besoins conventionnels de la défense ou des besoins sociaux, mais encore à rendre la France paradoxalement plus vulnérable en cas de montée des tensions internationales. Il aurait sans conteste fait preuve d’un plus grand « leadership » en prenant la tête d’un mouvement en faveur d’un désarmement contrôlé de toutes les puissances nucléaires.

Le Président Emmanuel Macron a prononcé le traditionnel discours sur la dissuasion nucléaire de la France.
Par son discours, Emmanuel Macron s’acharne à vouloir poursuivre une conception de la défense dépassée.

L’exercice est devenu rituel pour chaque président de la Ve République : la doctrine française de dissuasion doit être réaffirmée, quitte à être infléchie pour prétendre s’adapter à un contexte sécuritaire en mutation. Se donnant des airs gaullistes en s’adressant, à l’instar du Général, devant les militaires et civils de l’Ecole militaire, le Président Macron y a sacrifié à son tour. Le contexte stratégique était également rappelé par ses prédécesseurs. L’actuel président s’y est arrêté bien plus longuement, insistant sur la remise en cause des « équilibres », un « délitement accéléré de l’ordre juridique », un ébranlement du « cadre de sécurité global », les « nouvelles stratégies de puissance » cherchant à maîtriser les ressources, la montée du terrorisme, les « ruptures stratégiques », la « crise du multilatéralisme », les menaces technologiques, etc.

A la lucidité sur les causes nouvelles de l’insécurité, le Président a pourtant opposé des réponses foncièrement classiques et inadaptées.

Il regrette l’affaiblissement du système des traités de maîtrise des armements et se proclame un défenseur acharné du multilatéralisme tout en rejetant le seul instrument adopté par la majorité de la communauté internationale, le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN). Emmanuel Macron préconise un renforcement de l’identité stratégique et de défense de l’Europe, mais il demande aux pays européens d’accroître leur budget de défense, comme le leur demande le président Trump car celui-ci sait qu’un tel effort militaire se traduirait par des ventes d’armes américaines. Il propose une négociation incluant les Européens en vue d’un successeur du Traité FNI sur les « euro-missiles », mais il ne demande pas le retrait des armes nucléaires tactiques américaines stationnées en Europe qui font de celle-ci une cible !

De fortes contradictions

Le discours présidentiel sur la maîtrise des armements et le désarmement nucléaires répète à l’envi que la France s’enorgueillit en la matière d’un « bilan exemplaire » qu’elle a décidé seule : suppression de la composante terrestre, réduction du nombre de têtes nucléaires à moins de 300, démantèlement de ses installations d’essais et de production de matières fissiles. Mais il n’en est pas à une contradiction près en condamnant plus loin tout « désarmement unilatéral ».

Il affirme refuser « toute course aux armements » et garantit le « maintien du format de notre dissuasion nucléaire à un niveau de stricte suffisance ». Comment justifier alors « l’effort budgétaire inédit dans le domaine de la défense », qui, comme il omet de le rappeler, s’est traduit, dans la loi de programmation militaire 2019-2025, par une augmentation de 60 % des crédits destinés à la modernisation des forces nucléaires, passant à 37 milliards d’euros ? Compte tenu des besoins des forces armées conventionnelles et des besoins socio-économiques du pays, on comprend la discrétion du président sur cette augmentation, adoptée sans réel débat.

Certes, le président Macron réitère, comme la plupart des dirigeants, à l’exception de Donald Trump, l’importance d’une prorogation du Traité New START par les Etats-Unis et la Russie. Il insiste sur la « norme centrale » du Traité de Non-Prolifération (TNP), passant sous silence que la France n’y a adhéré que 22 ans après son entrée en vigueur il y a 50 ans, précisément pour développer sa capacité nucléaire, et omettant surtout de rappeler que le TNP oblige tous ses Etats parties à « négocier de bonne foi » en vue du désarmement nucléaire. Or les mesures que le président appelle de ses vœux ne sauraient être qualifiées de mesures de désarmement mais tout au plus de non-prolifération : l’interdiction de la production de matières fissiles sans toucher aux stocks existants (lesquels permettent de produire plus de 100 000 nouvelles armes), ou l’étude de la vérification (sans savoir ce qui doit être vérifié).

A juste titre, il mentionne la nécessité de la « réduction des risques stratégiques », alors que, depuis de nombreuses années, la France, comme les autres puissances nucléaires, n’a cessé de rejeter les propositions d’autres pays ou de la société civile en faveur d’une élévation du seuil de déclenchement de l’holocauste nucléaire. Celui-ci est en effet dangereusement abaissé par l’introduction dans les arsenaux d’armes nucléaires plus « utilisables » (armes tactiques, ogives multiples ou miniaturisées, missiles de croisière, missiles hypersoniques, etc.), évolution à laquelle participe la France.

En rappelant les principes de la dissuasion nucléaire, le Président met en lumière tout le paradoxe sur lequel repose celle-ci : d’un côté, l’arme nucléaire est présentée comme « strictement défensive », comme « un ultime recours », qui « vise fondamentalement à empêcher la guerre » et ne peut « être considérée comme une arme de bataille » ou de « riposte graduée » ; mais par ailleurs, nos forces nucléaires sont « capables d’infliger des dommages absolument inacceptables » sur les « centres de pouvoir » de l’agresseur, « c’est-à-dire sur ses centres névralgiques, politiques, économiques, militaires ». Au surplus, « un  avertissement nucléaire, unique et non renouvelable, pourrait être délivré à un agresseur étatique pour lui signifier que le conflit vient de changer de nature et rétablir la dissuasion ».

Comment ne pas voir cette contradiction entre le refus de la guerre et la préparation à l’offensive, y compris sur les civils innocents en violation du droit international ? Comment penser une seule seconde que l’emploi d’un « ultime avertissement nucléaire » sur un adversaire doté d’armes nucléaires ne va pas déclencher une riposte nucléaire dévastatrice, réduisant cet avertissement à un suicide collectif ? Comment ignorer que, dans ce scénario d’agression contre les « intérêts vitaux » de la France, la terrible preuve aura été apportée de l’inefficacité de la dissuasion ?

Étendre la dissuasion nucléaire à l’Europe ?

Présenté comme une innovation, l’offre du président de mettre la dissuasion nucléaire française au service de l’Union européenne n’est pas nouvelle. Les présidents Chirac, Sarkozy et Hollande avaient, eux aussi, laissé clairement entendre que les « intérêts vitaux » français n’étaient pas dissociables de ceux de leurs alliés européens. Volonté de rassurer ou de rendre la force de frappe française plus acceptable notamment dans les pays opposés au nucléaire tant militaire que civil (tels l’Allemagne), la motivation française est claire. Jusqu’ici – et il n’y a pas de raison pour que cela change – la réaction des pays concernés a toujours été réservée. Soit parce qu’ils accordent une plus grande crédibilité au parapluie nucléaire dont ils bénéficient au sein de l’OTAN, soit parce qu’en tant que pays neutres ils sont hostiles à la dissuasion nucléaire et soutiennent le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires.

On peut donc imaginer la suite donnée à l’invitation du président au « dialogue stratégique… sur le rôle de la dissuasion nucléaire française dans notre sécurité collective » et « aux exercices des forces françaises de dissuasion ». Il n’est pas sûr, du reste, que la participation de pays non nucléaires à ces derniers soit compatible avec les engagements français de non-prolifération au titre du TNP.

Enfin, le président a répondu au message du pape François lancé à Hiroshima qui remet fondamentalement en question la légitimité non plus seulement de l’emploi d’armes nucléaires mais aussi de leur possession, car la préparation d’un crime terroriste est aussi condamnable que le crime lui-même. Il récuse le « désarmement unilatéral » que personne ne demande. Il affirme sa conviction que la menace de l’anéantissement « restreint la violence effective ».

Ce faisant, il crédite la dissuasion nucléaire de vertus stabilisatrices qui expliqueraient pourquoi les Etats protégés par l’arme nucléaire n’ont pas connu de guerre majeure. Outre qu’il s’agit là d’une distorsion des faits (pensons aux guerres entre URSS et Chine, Inde et Chine, Inde et Pakistan, contre Israël, etc.), cette croyance n’explique pas pourquoi la plupart des Etats non dotés d’armes nucléaires ont connu la paix. Elle ne peut avoir qu’une seule conclusion, celle de la prolifération, tant honnie par les puissances nucléaires après y avoir contribué historiquement.

Au total, ce discours représente une occasion manquée de plus : s’il avait entendu laisser une trace dans l’histoire, au lieu de vanter les mérites d’une sécurité fondée sur la capacité d’exterminer des millions de civils innocents, le président Macron aurait pu prendre la tête d’un véritable mouvement en faveur du désarmement nucléaire. Nul doute, dans ce cas, que nombre de dirigeants du monde lui auraient emboîté le pas.

Marc Finaud, ancien diplomate, membre du Bureau d’IDN, Conseiller principal du Centre de Politique de Sécurité de Genève (GCSP).

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