Russie : décryptage de la nouvelle doctrine nucléaire russe

Russie : décryptage de la nouvelle doctrine nucléaire russe
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Dans un contexte de tensions latentes entre Moscou et la communauté euro-atlantique et alors que les discussions sur le Traité New-START semblent dans l’impasse, la Russie promulgue, pour la première fois de son histoire, un document officiel explicitant sa posture nucléaire. La publication de la doctrine nucléaire russe donne un éclairage précieux sur la perception des menaces par le Kremlin. Elle met également en lumière son approche en matière de dissuasion nucléaire.

Mardi 2 juin, la Russie a promulgué un décret exécutif officiel (oukaze), intitulé “Fondements de la politique de la Fédération de Russie en matière de dissuasion nucléaire”. Signé par Vladimir Poutine, ce document stratégique de six pages définit et clarifie les fondements et les principes de la posture de dissuasion nucléaire de la Russie. Il identifie ainsi un éventail de menaces que la Russie cherche à dissuader. Il détaille en outre les conditions dans lesquelles Moscou pourrait utiliser l’arme nucléaire.

Si elle ne renverse pas la doctrine militaire russe actuelle, c’est pourtant la première fois que la Fédération de Russie rend publique une explication de sa politique nucléaire. Jusqu’alors, la posture nucléaire russe n’était évoquée qu’à travers la doctrine militaire du pays – dont la dernière version a été publiée en 2014 –, la structure de ses forces ou les déclarations de ses dirigeants. En 2010, une version promulguée par le président Dmitri Medvedev avait vu son contenu être entièrement classifié.

Une dissuasion nucléaire strictement défensive

Conformément à la doctrine militaire russe, le document réaffirme le caractère purement défensif de l’arme nucléaire, “dont l’utilisation est une mesure extrême et forcée”. La dissuasion nucléaire “garantit la protection de la souveraineté et de l’intégrité territoriale” de la Russie. Elle vise à dissuader un adversaire potentiel d’entreprendre une agression contre la Russie ou l’un de ses alliés – soit la Biélorussie et l’Arménie, avec qui Moscou a conclu des accords de défense. En cas de conflit militaire, elle doit également “empêcher l’escalade des hostilités” ou en provoquer la fin “dans des conditions acceptables pour la Fédération de Russie et/ou ses alliés”.

Selon l’article 11, le caractère permanent de la posture nucléaire permet à Moscou d’exercer des représailles “inévitables et inacceptables” en toutes circonstances contre un agresseur. Cette posture est assurée par la “totalité de la puissance militaire” russe, et concerne la triade stratégique comme les forces de dissuasion conventionnelles. Le ministère de la Défense (article 24) la met en oeuvre, tandis que le Conseil de sécurité de la Fédération formule les orientations de la politique militaire de la Russie (article 23).

Le Kremlin indique par ailleurs que ses capacités de dissuasion nucléaire sont maintenues à un “niveau de suffisance minimale” (article 15), tout en précisant que la posture nucléaire russe obéit au principe d’imprévisibilité de “l’ampleur, du moment et du lieu de l’utilisation éventuelle des forces et des moyens de dissuasion nucléaire”.

Menaces sur la Russie et notion d’intentionnalité

La seconde partie du document s’attache à rappeler que la politique de la Russie est animée par la crainte persistante que Washington cherche à neutraliser sa dissuasion stratégique. Moscou expose un certain nombre de dangers et d’inquiétudes, insistant sur le déploiement de systèmes d’armes sophistiquées en Europe. Reprenant sa doctrine militaire, la Russie cite ainsi le déploiement de forces “polyvalentes” dans le voisinage immédiat de la Russie – par l’OTAN notamment –, la militarisation de l’espace – faisant suite à la réactivation d’un Space Command par les États-Unis depuis 2019 – ou encore la prolifération d’armes nucléaires et de destruction massive (ADM) ainsi que la possession des vecteurs nécessaires à leur mise en œuvre.

La Russie précise s’inquiéter du déploiement de systèmes et de moyens de défense anti-missiles – comme les boucliers antimissiles américains en Turquie, en Roumanie ou en Pologne –, de missiles de croisière et balistiques de courte et moyenne portée – faisant ici référence à la fin du traité INF – et d’armes de “rupture”. La doctrine ciblé ainsi les armes conventionnelles autonomes et hypersoniques, les drones d’attaque ou les armes à énergie guidée (lasers). Les craintes du Kremlin portent également sur le maintien d’armes nucléaires tactiques américaines sur le sol d’États européens non dotés, comme l’Allemagne ou la Belgique (articles 12.f et 14).

Le texte fait cependant mention d’une notion nouvelle d’intentionnalité, distinguant ici les États qui considèrent Moscou comme un adversaire potentiel. Grâce à cette précision, la Chine, qui ne fait pas montre d’intentions hostiles envers Moscou malgré ses capacités militaires, n’est pas considérée comme un danger militaire. La Russie réaffirme donc sa volonté de fonder sa politique sur les intentions plutôt que sur les capacités.

Vers l’usage en premier du feu nucléaire grâce à des conditions d’emploi étendues ?

La doctrine nucléaire russe précise, dans sa troisième partie, les conditions d’emploi potentielles de l’arme nucléaire. Elle indique, dans son article 17, que la “Fédération de Russie se réserve le droit d’utiliser des armes nucléaires en réponse à l’utilisation d’armes nucléaires et d’autres types d’armes de destruction massive contre elle et/ou ses alliés, ainsi qu’en cas d’agression contre la Fédération de Russie utilisant des armes conventionnelles, lorsque l’existence même de l’État est menacée”. La notion d’armes conventionnelles rappelle ici que la posture nucléaire de la Russie s’adresse également aux États non dotés, notamment de l’OTAN.

Le document décrit ensuite quatre scénarios dans lesquels Moscou ordonnerait l’utilisation d’armes nucléaires :

  • L’obtention d’informations fiables sur le lancement de missiles balistiques ciblant le territoire de la Russie et/ou de ses alliés ;
  • L’emploi par un adversaire d’armes nucléaires ou de destruction massive contre le territoire russe et/ou contre le territoire d’un allié ;
  • Une agression contre des infrastructures vitales, civiles ou militaires, dont les dommages pourraient entraîner l’incapacité de la force de seconde frappe russe ;
  • Une agression contre la Russie à l’aide d’armes conventionnelles de nature à remettre en question l’existence même de l’État.

Ces scénarios, qui contredisent la notion d’imprévisibilité des représailles exposée précédemment, démontrent que la Russie se réserve la possibilité d’un emploi en premier de l’arme atomique. Trois d’entre eux n’impliquent en effet pas nécessairement l’emploi du feu nucléaire. La Russie réintroduit ainsi la notion de dissuasion préemptive, un concept d’autant plus risqué que le premier cas d’utilisation cité précédemment dépend essentiellement des systèmes d’alerte précoce et de leur supposée fiabilité. Une manœuvre dangereuse, alors que les indicateurs d’attaque nucléaire seront probablement confrontés à des délais d’avertissement de plus en plus court dans le futur, avec le déploiement des technologies de rupture comme les véhicules hypersoniques.

La notion floue et dangereuse de “l’escalade pour la désescalade”.

La doctrine nucléaire russe fait mention de la notion “d’escalade pour la désescalade”, c’est à dire que la dissuasion doit, en cas de conflit militaire, “empêcher l’escalade des hostilités” ou en provoquer la fin “dans des conditions acceptables pour la Fédération de Russie et/ou ses alliés” (article 4). Igor Delanoë, directeur adjoint de l’Observatoire franco-russe, explique que “la réalisation d’actions en lien avec la posture de dissuasion – par exemple le déploiement ostensible par la Russie à proximité d’un théâtre de crise de systèmes de missiles sol-sol Iskander-M, suspectés de pouvoir mettre en œuvre des charges nucléaires tactiques – contribuerait par elles-mêmes à la désescalade. C’est, pour ainsi dire, le non-emploi de ces armes ostensiblement déployées qui provoquerait alors la fin du conflit, devant le risque majeur que ferait courir leur usage”.

Cette notion interviendrait en réponse partielle à la Nuclear Posture Review américaine de 2018, selon laquelle Moscou “estime à tort que la menace de l’escalade nucléaire ou le recours effectif en premier aux armes nucléaires favoriserait la désescalade d’un conflit en des termes favorables à la Russie”. Si l’intention de clarification est louable et que la notion se rapproche de celle de « l’ultime avertissement », elle n’en est cependant pas moins dangereuse. Elle introduit tout d’abord un abaissement du seuil nucléaire, la Russie pouvant recourir à des frappes nucléaires stratégiques dans le cadre d’un conflit conventionnel local ou régional. Elle est de plus à l’image de l’essence de la dissuasion nucléaire. Cette notion suppose que l’adversaire soit rationnel – un qualificatif peu adapté au contexte des relations internationales – et qu’il n’y ait ni incident technique, ni incident.

Un signal d’avertissement dans un contexte tendu ?

La publication par Moscou de sa doctrine nucléaire intervient alors que les relations russo-américaines sont au plus bas depuis la fin de la Guerre froide. Aux tensions Russie / OTAN nés de la crise ukrainienne en 2014 et des plans de modernisation des programmes d’armement – notamment nucléaires – russo-américains, s’est ajouté l’effondrement des mécanismes internationaux de contrôle et de confiance en matière d’armement nucléaire. Le texte coïncide avec la décision des États-Unis de quitter le traité Ciel ouvert, le troisième accord de sécurité majeur dont Washington se retire après le Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF) et l’accord sur le nucléaire iranien (JCPOA). Les tensions latentes entre Moscou et la communauté euro-atlantique persistent également, l’armée russe ayant accusé l’OTAN au début du mois de juin de mener des exercices “provocateurs” près des frontières du pays.

En rendant public sa posture nucléaire, le Kremlin semble ainsi envoyer un signal d’avertissement aux États-Unis et à ses alliés. Le document reflète les préoccupations de la Russie envers le développement d’une force de frappe américaine capable d’éliminer des moyens et des installations stratégiques russes sans recourir aux armes nucléaires. Il met aussi en garde les Européens vis-à-vis de la présence d’armes nucléaires américaines sur leur territoire.

Le désir russe de prolonger le Traité New START

Au-delà de ces considérations, la première publication officielle de la doctrine russe peut être perçue comme une volonté de transparence de la part de Moscou. Le texte permet un éclairage précieux sur l’approche russe en matière de dissuasion nucléaire. Il représente aussi une volonté d’ouverture au moment où les discussions sur la prolongation du Traité New START ont repris. La Russie démontre son attachement au processus de maîtrise des armements, rappelant qu’elle “fait tous les efforts nécessaires pour réduire la menace nucléaire et empêcher l’aggravation des relations interétatiques qui pourraient provoquer des conflits militaires, y compris nucléaires”. La Russie s’est ainsi dit ouverte à la discussion sur son nouveau planneur hypersonique Avangard.

Pourtant, si les deux superpuissances reprennent les négociations pour tenter de trouver un terrain d’entente sur la question sensible du désarmement nucléaire, il semble peu probable que celles-ci aboutissent. Le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Riabkov a ainsi vertement tancé les États-Unis, expliquant que “la balle est dans le camp américain, et nous devons entendre haut et fort ce que veut ce gouvernement, s’il juge possible de faire quelque chose de positif et pas seulement de démanteler les traités ou accords de contrôle des armements les uns après les autres”. En effet, Washington insiste pour que la Chine rejoigne un nouveau traité stratégique, ce que Pékin a résolument refusé. Cette volonté “irréalisable” pourrait faire échouer les efforts de la communauté internationale en matière de désarmement nucléaire, ouvrant la voie à une nouvelle course aux armements nucléaires stratégiques.

Solène Vizier, membre du Bureau d’IDN


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