Réactions à la Stratégie nationale de sécurité de Trump : de la crainte au scepticisme

Crédits image : l’Opinion

Mathilde Loiseau

(Stagiaire à IDN)

  1. Introduction

Le 5 décembre 2025, la Maison-Blanche a partagé la National Security Strategy (Stratégie de sécurité nationale ou NSS) des États-Unis. La NSS est un document officiel que le président des États-Unis doit transmettre au Congrès pour présenter sa vision stratégique globale du pays. Le rapport doit obligatoirement comporter une analyse des intérêts, engagements, objectifs et politiques internationaux des États-Unis, ainsi que des capacités de défense nécessaires pour dissuader les menaces et mettre en œuvre les plans de sécurité américains.

Le document de 33 pages, introduit par lettre du président, passe en revue les objectifs assumés par l’administration Trump en matière de sécurité nationale. Loin de se limiter à un inventaire des objectifs nationaux, ce texte esquisse la nouvelle posture internationale que souhaitent adopter les États-Unis, notamment au détriment de l’Europe.

Si ce rapport présente une rupture sur le fond, il l’est tout autant sur sa forme. Les deux dernières Stratégies de sécurité nationale, sous les administrations Biden et Trump I, avaient été accompagnées de discours majeurs et avaient fait l’objet d’une communication particulièrement soignée. Cette fois ci, la NSS a simplement été publiée sur le site de la Maison-Blanche, sans communiqué préalable. Pourquoi une telle discrétion ? Serait-ce un choix politique afin de s’affranchir des codes établis et de marquer une rupture avec les administrations précédentes ? Ou une option stratégique, le rapport étant destiné avant tout à la base politique interne, structuré pour consolider le narratif America First ? Ou encore le reflet d’une administration en recomposition encore instable ?

Pour François Nordmann, ancien ambassadeur de Suisse en France, il ne s’agit pas d’une stratégie dûment réfléchie de la part du président Trump, mais du reflet du manque de perspective dont il fait preuve. Comme l’affirmait l’ancien conseiller de Trump à la sécurité nationale John Bolton, désormais en rupture avec le président, « ce président n’a aucun sens de la stratégie et n’agit que selon ses sautes d’humeur et son intuition ».

Quant au fond, si le contenu n’étonne pas, eu égard à son émetteur, il n’en soulève pas moins de sérieuses préoccupations.

Dans sa lettre introductive destinée aux citoyens américains, Trump, tout en vantant ses propres mérites et en se présentant comme un véritable gardien de la paix, donne le ton : il met en avant le principe « America first » qui sera la ligne directrice de l’ensemble de la NSS.

Cette dernière, quant à elle, passe en revue le recentrage des États-Unis sur leurs intérêts nationaux, au détriment du multilatéralisme (I) ; le retour affirmé à une logique Monroe, centrée sur le contrôle du continent américain (II) ; et un interventionnisme à géométrie variable (III).

  1. Une stratégie marquée par un désengagement global

Selon The Economist, l’axe dominant de la NSS Trump s’inscrit dans ce que l’on peut qualifier de « désengagement global », c’est-à-dire le rejet du multilatéralisme, un repli sur soi, en rupture avec les orientations suivies par les administrations américaines depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il n’est plus question de « collaboration », mais « d’interactions », avec le reste du monde, strictement conditionnées par l’intérêt national américain : « les affaires des autres pays ne nous concernent que si leurs activités menacent directement nos intérêts. ».

Comme l’analyse le philosophe français Jacques Fath, il s’agit désormais d’une « confrontation entre les États-Unis et le reste du monde. » L’administration Trump se tourne vers une approche ultra-nationaliste, anti-universaliste, dont le seul mot d’ordre est la défense de l’intérêt national américain. Les États-Unis n’envisagent une intervention pour une cause à dimension internationale que dans la mesure où celle-ci présente un intérêt direct et majeur pour eux. En effet, « il n’est jamais question des enjeux globaux (…), des menaces et des risques mondiaux (réchauffement climatique, hautes technologies, inégalités, défis sanitaires…). » Pire encore, nous assistons (une fois de plus) à un rejet catégorique de ce que Trump nomme le « canular climatique », toute contrainte environnementale étant perçue comme une atteinte aux intérêts nationaux américains. Comme le décrit Jacques Fath, « la question montante de la responsabilité collective devant ces problèmes aujourd’hui communs à tous n’apparaît jamais dans le texte ».

Rien de surprenant, étant donné que depuis son investiture le président américain a adopté 350 mesures qui menacent l’environnement, le climat ou la santé humaine, selon le décompte de l’ONG Natural Resources Defense Council (NRDC).

Enfin, ce désengagement global s’accompagne d’une dénonciation explicite des organisations internationales : « nous nous opposons aux incursions des organisations transnationales les plus intrusives qui sapent la souveraineté », et plus largement, du système interétatique multilatéral, présenté par la NSS comme une menace à la souveraineté et à la défense de leurs intérêts nationaux.

Cependant, il ne s’agit pas d’un isolationnisme stricto sensu, mais d’un engagement international sélectif, soumis à conditions, et basé sur des rapports de forces que Trump entend bien dominer. Cette approche conduit logiquement à un recentrage sur le continent américain, marquant un retour explicite aux principes de la doctrine Monroe, assortie du « corollaire Trump ».

  1. Le recentrage sur l’« hémisphère occidental » : un retour assumé de la doctrine Monroe

La doctrine Monroe, énoncée par le président James Monroe dans son message annuel au Congrès le 2 décembre 1823, établit les grandes lignes de la politique étrangère des États-Unis. Le président Monroe affirmait vouloir préserver l’« hémisphère occidental », soit l’ensemble du continent nord- et sud-américain, de l’ingérence et l’intervention des colons européens, tout en annonçant désintéressement américain pour les affaires européennes.

Dans la dernière NSS, l’administration Trump annonce qu’« après des années de négligence, les États-Unis réaffirmeront et feront respecter la doctrine Monroe afin de restaurer la prééminence américaine dans l’hémisphère occidental, et de protéger notre territoire ainsi que notre accès aux zones géographiques clés de la région ». Et d’appuyer : « Nous veillerons à ce que l’hémisphère occidental demeure suffisamment stable et correctement gouverné afin de prévenir et de décourager les migrations massives vers les États-Unis. »

Selon The Economist, Trump entend faire du continent américain une zone prioritaire, stable et sous contrôle, afin de prévenir les flux migratoires vers les États-Unis. L’administration américaine en attend beaucoup des gouvernements sud-américains pour endiguer les flux migratoires et le trafic de drogue, en leur confiant une responsabilité accrue, si ce n’est une lourde pression, dans le contrôle de leurs frontières. Les États-Unis exigent aussi un contrôle renforcé sur les actifs, ressources et positions stratégiques de la région, ou exigent un droit de veto sur toute prise de contrôle par des puissances étrangères hostiles, visant explicitement la Chine.

Trump ne cache pas non plus la militarisation de sa politique anti-drogue chez ses voisins : « lorsque les dispositifs de maintien de l’ordre nationaux sont jugés insuffisants », ce qui devrait normalement relever des forces de police, comme le rappelle François Nordmann.

Le président qualifie cette stratégie de « Trump Corollary », que The Economist s’empresse de comparer à l’interventionnisme américain du XXᵉ siècle en Amérique latine, soulignant la résurgence d’une logique de contrainte plutôt que de coopération.

Par ailleurs, plusieurs réactions n’hésitent pas à qualifier la NSS de « contradictoire », soulignant son approche « à la carte » du non-interventionnisme : si elle se montre sélective sur le continent américain, elle illustre surtout le fait que les États-Unis n’agissent que lorsque leurs intérêts stratégiques sont en jeu.

  1. Un interventionnisme américain à géométrie variable

Le « non-interventionnisme » proclamé par Trump se révèle profondément contradictoire. Si les États-Unis affichent un repli apparent et un rejet de l’interventionnisme, notamment au Moyen-Orient, ils interviennent massivement sur le continent américain, annoncent vouloir maintenir leur influence en Europe et adoptent une posture fluctuante vis-à-vis de la Chine.

Cette politique à géométrie variable démontre que le retrait n’est jamais total et qu’il ne s’agit pas d’un retour à l’isolationnisme : l’action américaine est, et reste conditionnée par ses intérêts stratégiques nationaux.

    1. Fin d’un interventionnisme historique et assumé au Moyen-Orient

Il s’agit là d’un changement de cap radical par rapport à la position historique des États-Unis vis-à-vis du Moyen Orient, opérant une rupture nette avec la politique du nation building ou de la « promotion de la démocratie » et de l’interventionnisme, comme le note Le Grand Continent. La NSS ne se cachera pas de rappeler comment et à quel point les administrations précédentes se sont épuisées dans la région, dilapidant de nombreuses ressources, sans pour autant obtenir des résultats durables.

Trump affirme désormais que le Moyen-Orient ne constitue plus une zone prioritaire d’intervention, l’Iran étant désormais – et grâce à lui- hors d’état de nuire, et les États-Unis n’étant plus énergétiquement dépendants de la région sur le plan énergétique puisqu’ils sont exportateurs nets d’hydrocarbures. Nous noterons que Trump fait preuve d’une prétendue ouverture d’esprit, désirant promouvoir et respecter vis-à-vis des pays du Moyen-Orient « leurs traditions et (…) leurs formes historiques de gouvernement » (ouverture qu’il n’aura pas vis-à-vis du vieux continent).

Cependant, comme soulevé dans The Hill par Jon Hoffman, chercheur au sein du think tank libertarien Cato Institute, une stratégie américaine visant à réduire son rôle au Moyen-Orient mérite d’être saluée, mais des doutes existent quant à la volonté politique de l’administration Trump de mettre en œuvre un tel plan : « il reste à voir si Trump a la volonté politique de changer radicalement de cap au Moyen-Orient. ».

Ce retrait apparent du Moyen-Orient souligne une incohérence dans la stratégie du président : si les États-Unis proclament à l’égard du Moyen-Orient un désengagement et le respect des autres cultures, cette logique s’efface dès qu’il s’agit de l’Europe, où Washington continue d’intervenir activement tout en considérant l’Europe comme un compétiteur à affaiblir.

    1. Un interventionnisme décomplexé en Europe

Si les États-Unis prétendent se retirer du Moyen-Orient au nom du non-interventionnisme, l’Europe quant à elle demeure la cible principale de Trump : « l’Europe reste stratégiquement et culturellement vitale pour les États-Unis », et il est essentiel d’y gagner la « guerre culturelle », comme le note Jon Hoffman.

Trump justifie son interventionnisme du fait d’une prétendue « crise civilisationnelle », qui serait liée à l’immigration de masse et au « wokisme », et que « l’objectif [de Washington] devrait être d’aider l’Europe à corriger sa trajectoire actuelle », afin de conserver les valeurs traditionnelles et le bon ordre transatlantique. Il est désormais clair que, selon Pawel Zerka, chercheur senior au European Council on Foreign Relations, « Washington ne fait plus semblant de ne pas s’ingérer dans les affaires internes de l’Europe ». Ceci confirme les reproches adressés aux Européens le 14 février 2025 par le vice-président J. D. Vance à la Conférence de Munich quant à la répression alléguée des mouvements populistes soutenus par l’administration Trump.

Cette approche repose sur l’idée que l’Europe doit rester un bastion stable et aligné avec les États-Unis, où l’interventionnisme de ceux-ci est présenté comme « justifié » et « nécessaire ».

Quid cependant de la doctrine Monroe prônant un non-interventionnisme des Européens dans les affaires américaines et sa réciproque ? Il semblerait que cette interprétation de la doctrine n’ait plus de Monroe que le nom.

La NSS va en fait encore plus loin vis-à-vis de l’Union européenne, dont Trump ne cache pas son ambition de la démanteler en s’appuyant sur les forces populistes et souverainistes. S’agissant de l’OTAN, Trump ne mentionne pas l’idée d’un retrait américain mais souligne que les Européens doivent assumer leur propre défense (en dépit de la menace russe) et que l’OTAN ne devra pas s’élargir davantage, concession évidente à Moscou à propos de l’Ukraine et de la Géorgie.

c. L’Asie, une prise de position mesurée

Si l’administration américaine ne mâche pas ses mots quant à l’Europe, sa position envers l’Asie est plus prudente. La NSS appelle les pays asiatiques à soutenir les États-Unis face aux ambitions chinoises, mais comme le note The Economist, « il n’y a pas un mot de critique à l’égard des ambitions expansionnistes de la Chine (ni, d’ailleurs, de la Russie) ni de leur volonté de renverser l’ordre juridique et multilatéral établi après 1945. ».

Quant à Taiwan, la NSS réaffirme la position des États-Unis selon laquelle ils « ne soutiennent aucun changement unilatéral du statu quo dans le détroit de Taïwan ». The Economist souligne que, si la NSS ne mentionne pas l’importance de Taïwan en tant que démocratie amie et pro-occidentale, elle met en avant un argument stratégique : Taïwan constitue un bastion idéalement situé dans la « première chaîne d’îles », confinant les forces navales et aériennes chinoises. L’ancien ambassadeur François Nordmann relève cependant « la faiblesse de l’engagement [vis-à-vis de Taipei], à quelques semaines du voyage de Trump à Pékin ». Cette prise de position, bien que prudente, a tout de même suscité une réponse directe et incisive de la part de Pékin.

En somme, la position américaine en Asie combine prudence et calcul stratégique : loin de l’interventionnisme franc appliqué en Europe, elle reste conditionnée par la défense des intérêts américains.

Conclusion

Prétendu retrait du Moyen-Orient, interventionnisme exacerbé sur le continent américain, intervention affirmée en Europe pour contrôler l’ordre transatlantique, et prudence stratégique en Asie, les nouvelles lignes directrices américaines sont désormais guidées par la protection des intérêts américains. Cette approche illustre que les États-Unis n’agissent plus, comme ils l’ont fait au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale par principe universel, mais selon des calculs d’intérêts précis et circonstanciés.

Cette logique se traduit dans la manière dont Washington façonne ses alliances : il soutient ceux qui servent ses objectifs, impose des droits de douane et restructure le commerce selon ses priorités, redistribue le fardeau de la défense en Asie et au sein de l’OTAN. En d’autres termes, les États-Unis comptent sur leurs alliés, mais ces derniers ne peuvent plus compter sur eux, sauf à partager leurs intérêts, illustrant ainsi un ordre international conditionnel.

Cela dit, le scepticisme des observateurs peu enclins à voir cette stratégie réellement appliquée de manière durable est renforcé par l’adoption, quelques jours après la NSS, du U.S. Defense Bill pour 2026, soutenu tant par les Républicains que par une majorité de Démocrates et qui contredit plusieurs orientations de la NSS : l’aide à l’Ukraine et aux pays baltes est maintenue à un niveau élevé face à la menace russe ; le président est empêché de réduire les forces déployées en Europe sans l’accord de l’OTAN ; la tonalité de la législation apparaît plus offensive vis-à-vis de la Russie et de la Chine que la stratégie de Trump.

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