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Marc Finaud
Vice-président d’IDN
Le discours du président Emmanuel Macron sur la dissuasion nucléaire française prononcé le 2 mars 2026 depuis la base de sous-marins lanceurs d’engins (SNLE) de l’Île Longue réussit ce tour de force de combiner, façon « en même temps », un net recul par rapport à la doctrine traditionnelle héritée du gaullo-mitterrandisme et une fuite en avant dangereuse vers un risque accru d’emploi de l’arme nucléaire censée pourtant être une arme de pure dissuasion. Ce n’est d’ailleurs pas la seule contradiction dans cette nouvelle occasion manquée de contribuer à un monde plus sûr et plus pacifique.
C’est devenu une tradition bien française, chaque président de la République se doit de laisser sa marque, au cours de son mandat, dans l’affirmation de la puissance attribuée à la possession de l’arme nucléaire. Emmanuel Macron l’avait fait lors son premier quinquennat le 7 février 2020 devant l’École de guerre. Comme d’autres commentateurs, IDN avait à l’époque jugé qu’à la lucidité sur les causes nouvelles de l’insécurité, le président avait opposé des réponses foncièrement classiques et inadaptées malgré déjà une ouverture vers les pays européens. Il était concevable que la détérioration de la situation internationale six ans plus tard amène le chef de l’État à une analyse actualisée, mais, de nouveau, les conclusions que lui et ses conseillers « défense » en ont tirées et les mesures qu’il a annoncées pèchent par leurs contradictions intrinsèques.
Le refus de la course aux armements et l’accroissement de l’arsenal
D’un côté, le discours présidentiel le réitère : la France continue d’affirmer son rejet de la course aux armements nucléaires. Emmanuel Macron fustige sans ménagement l’accroissement des arsenaux russe, chinois, indien, pakistanais et nord-coréen et des systèmes défensifs, tels le Golden Dome mis en place par les États-Unis. Mais, d’un autre côté, la réponse qu’il y apporte est : « Un rehaussement de notre arsenal est indispensable ». Et d’annoncer une augmentation du nombre de têtes nucléaires dont il est composé, jusqu’ici estimé à 290, ainsi que la modernisation qualitative des systèmes d’armes nucléaires : le déploiement du nouveau missile tiré de sous-marin M51.3, la nouvelle tête nucléaire océanique (TNO), le missile de croisière « rénové » de la force aérienne stratégique et aéronavale, le programme de missiles stratégiques hypersoniques et manœuvrants et le lancement du SNLE de troisième génération en 2036.
Certes, le président martèle qu’il ne s’agit nullement de se livrer à une « coûteuse surenchère » ni de rechercher la « symétrie des arsenaux ». Renonçant en fait à la « stricte suffisance » de la doctrine constante de la France en la remplaçant par la notion plus ambiguë de « seuils strictement cohérents avec l’efficacité opérationnelle de notre dissuasion », il ambitionne désormais la capacité de riposter à un agresseur afin que celui-ci ne puisse « s’en remettre » ou « s’en relever » quelle que soit sa puissance ou sa taille. Il mentionne ainsi pour la première fois la capacité de destruction d’un seul SNLE : celle de toutes les bombes de la Deuxième guerre mondiale ou mille fois les premières bombes atomiques. Un ancien commandant de SNLE l’avait d’ailleurs précédé en se livrant à un parallèle avec 1 000 fois la bombe d’Hiroshima. Si l’on estime à 200 000 morts le nombre de victimes de cette dernière, on peut facilement calculer qu’un sous-marin tel que le futur Invincible emportant 16 missiles équipés chacun de 10 têtes nucléaires pourrait provoquer le massacre de 200 millions d’innocents. Pourquoi, dans ces conditions, vouloir encore accroître cette capacité ?
Le « champ de ruines » du « champ des règles » et la violation des traités par la France
À juste titre, le président Macron considère que « les accords internationaux de maîtrise des armements sont à la peine », avec l’abrogation ou l’expiration de plusieurs accords bilatéraux entre les États-Unis et la Russie (traités ABM, FNI et New START) ou la non-ratification d’accords multilatéraux (Traité sur l’interdiction complète des essais nucléaires) ainsi que l’absence de la Chine de ces processus. Il insiste sur le respect par la France de ses obligations internationales et notamment du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) menacé par les programmes nucléaires nord-coréen (alors que Pyongyang s’est en fait retiré du TNP), la crise iranienne et les velléités de pays cherchant des alternatives aux garanties actuelles de sécurité, c’est-à-dire tentés par l’acquisition d’armes nucléaires en Asie, en Europe ou ailleurs. Au total, affirme-t-il, « le champ des règles est un champ de ruines ». Il passe évidemment sous silence le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), initiative de la société civile désormais soutenue par la majorité des États de la planète (y compris plusieurs pays européens) mais toujours rejetée par les puissances nucléaires et leurs alliés.
En réponse à ce constat, le président appelle de ses vœux de nouvelles règles et un nouveau cadre de sécurité (notamment entre l’Europe et la Russie), difficiles à imaginer dans la situation actuelle et renvoyés à un long terme imprécis. En revanche, il ignore, et pour cause, les violations flagrantes du droit international que constituent sa propre politique et ses annonces :
₋ L’article VI du TNP oblige la France, comme tous les autres États parties, à « poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire, et sur un traité de désarmement général et complet sous un contrôle international strict et efficace ». Comment le discours du 2 mars, qui ne contient pas une fois le mot « désarmement » mais mentionne juste en passant « l’objectif à terme d’un monde sans arme nucléaire », peut-il prétendre être conforme à cette obligation ? Comment les annonces françaises, qui contribuent à la course aux armements nucléaires, sont-elles compatibles avec les « mesures efficaces relatives à la cessation » de cette course « à une date rapprochée » (une exigence pour la France depuis 1992, alors que le président prévoit un « demi-siècle nucléaire » et la navigation des futurs SNLE jusque dans les années 2090, pour le 100 e anniversaire de son adhésion au TNP) ?
₋ Lors de la Conférence d’examen du TNP de 2010, la France avait aussi accepté, comme les autres puissances nucléaires, de « réduire encore le rôle et l’importance des armes nucléaires dans tous les concepts, doctrines et politiques militaires et de sécurité » alors que la France fait de l’arme nucléaire, selon le président, « le socle de sa sécurité » ;
₋ Dans son Avis consultatif du 8 juillet 1996, la Cour internationale de justice (CIJ) avait conclu que « la menace ou l’emploi d’armes nucléaires serait généralement contraire aux règles du droit international applicable dans les conflits armés, et spécialement aux principes et règles du droit humanitaire ». Menacer des millions de personnes d’extermination en se vantant des capacités destructrices de son arsenal, est-ce respecter ces règles ?
On le voit, ces annonces, qu’il s’agisse de l’augmentation du nombre d’ogives et du lancement de nouveaux systèmes ou de l’abandon de la transparence sur l’arsenal et de la notion de « stricte suffisance » constituent un sérieux recul par rapport au statu quo ante. Mais, paradoxalement, ce recul est conjugué à une dangereuse fuite en avant.
Caractère défensif et ultime avertissement
Le discours de l’Île Longue insiste une nouvelle fois sur le caractère « défensif » de la dissuasion nucléaire française. Le président proclame que l’armement de la France est « exclusivement stratégique » et « strictement défensif » et que la France refuse donc « la bataille nucléaire ». En même temps, il réitère l’option d’un « avertissement nucléaire unique et non renouvelable (…) pour signifier très concrètement que le conflit vient de changer de nature et que la France entend par ce moyen préserver une ultime chance de rétablir la dissuasion. » On voit bien qu’il s’agirait là non plus d’une action défensive destinée à dissuader une attaque mais bien de lancer une première frappe nucléaire en réaction à l’échec de la dissuasion qu’on espère « rétablir ». Le président affirme son intention d’employer l’arme nucléaire en premier pour restaurer la dissuasion alors qu’il s’apprête en fait à déclencher un conflit nucléaire ! En effet, les nucléaristes accusent parfois les partisans du désarmement d’être naïfs ou utopistes, mais en l’occurrence comment peut-on sérieusement imaginer qu’une puissance nucléaire subissant une frappe nucléaire, fût-elle « unique et non renouvelable », ne ripostera pas par une frappe nucléaire dévastatrice contre la France, tout particulièrement si l’« avertissement » est envoyé par des missiles ASMP-A de 300 kt (20 fois Hiroshima) impossibles à circonscrire à des cibles militaires sans énormes pertes civiles ?
Cet abaissement du seuil nucléaire et donc cette aggravation du risque d’emploi de l’arme nucléaire résultent également de l’investissement de la plupart des puissances nucléaires, y compris la France, comme confirmé par le président Macron, dans des missiles hypersoniques manœuvrants capables d’échapper à tout système défensif et, par conséquent, constituant une incitation à des premières frappes.
Dissuasion française et dissuasion « avancée »
Présentée par les autorités et les commentateurs propagandistes comme une innovation bienvenue voire un « tournant », la partie du discours consacrée à la dimension européenne de la dissuasion contient aussi des contradictions majeures. D’un côté, le président réaffirme, ce qui est une constante depuis la présidence Chirac en 2001, que les « intérêts vitaux » français qui justifieraient en cas d’attaque l’emploi de l’arme nucléaire incluent une « dimension européenne ». Ce qui est nouveau est le concept de « dissuasion avancée », qui cherche à inscrire la dissuasion nucléaire française dans une profondeur stratégique au-delà des frontières nationales. Ainsi, le discours fait référence à des projets de coopération avec plusieurs pays européens non dotés d’armes nucléaires (Allemagne, Belgique, Danemark, Grèce, Pays-Bas, Pologne et Suède) et le Royaume-Uni : exercices conjoints, participation de forces conventionnelles alliées en soutien aux missions nucléaires françaises, déploiement des forces stratégiques françaises à l’étranger, dispersion de chasseurs-bombardiers et/ou ravitailleurs des Forces aériennes stratégiques (FAS).
D’un autre côté, le chef de l’Etat affirme que, tout en « intégrant à sa réflexion les intérêts de [ses] alliés », la France, selon son « appréciation souveraine », « assumera (…) toujours seule (…) le franchissement délibéré du seuil nucléaire ». C’est rappeler, si besoin était, que le « bouton nucléaire » demeure la prérogative du président de la République seul. Sans s’appesantir sur les aspects de politique intérieure, ce discours apparaît comme un hasardeux travail d’équilibriste entre la notion de partage ou d’européanisation de la dissuasion nucléaire, impensable pour la droite et l’extrême droite nationaliste, et l’ambition du dirigeant de la seule puissance nucléaire occidentale du continent d’apparaître comme le garant de sa sécurité. Mais il doit être clair pour les alliés qu’« il n’y aura pas de garantie au sens strict du terme. » Est-ce là un moyen de réfuter à l’avance l’accusation, qui ne manquera pas de se faire jour lors de la Conférence d’examen du TNP, que cette forme de « dissuasion avancée » constitue une autre violation sinon de la lettre, au moins de l’esprit du TNP ?
En tout état de cause, reste posée la même question que le général de Gaulle posait à Kennedy pour mettre en doute le « parapluie » nucléaire américain : les États-Unis sont-ils prêts à sacrifier New York pour Paris ? Aujourd’hui, la question est : la France est-elle prête à sacrifier Paris pour Tallin ou Varsovie ?
Il en résulte certes un affichage ou un « signalement » destiné à impressionner la Russie de Poutine, dont la réaction consiste à noter que non seulement ce discours est « détaché de la réalité » mais que cette « prétention au leadership nucléaire en Europe » constitue aussi une « menace » pour Moscou. Toutefois, la principale impression qu’on peut en retirer est celle de l’ambiguïté, notamment dans la relation avec l’OTAN. Outre le Royaume-Uni, qui est doté d’armes nucléaires dans une forte dépendance envers les États-Unis, trois des pays européens envisagés pour la « dissuasion avancée » (Allemagne, Belgique, Pays-Bas) accueillent déjà des bombes nucléaires B-61 américaines sur leur sol et seraient impliqués dans leur utilisation. Les autres (Danemark, Grèce, Pologne, Suède) participent déjà aux missions conventionnelles en soutien aux opérations nucléaires de l’OTAN.
Là encore, on peut noter une contradiction flagrante : d’un côté, le président Macron note que « les alliances » (sous-entendu l’OTAN) « faseyent », manière euphémiste de décrire une confiance ébranlée dans le soutien américain à la sécurité européenne appelant à une « autonomie stratégique » accrue. Toutefois, affirme-t-il, « nos alliés américains (…) jouent depuis 1945 et continueront de jouer un rôle clé dans la défense de l’Europe (…) et au plan de la dissuasion, ils participent directement à notre protection avec la mission nucléaire de l’OTAN ». D’un autre côté, souligne-t-il, l’effort que représenterait la « dissuasion avancée » « viendrait en plus de la mission nucléaire de l’OTAN [à] laquelle nous ne prenons pas part », mais « en pleine transparence » avec les alliés américains.
Cette ambiguïté est d’ailleurs reflétée dans la traduction officielle de l’expression « dissuasion avancée » en anglais : « forward deterrence ». Ce choix signifie une différence avec la « dissuasion élargie » des Etats-Unis (« extended deterrence ») mais rappelle le terme « forward-deployed » qualifiant les armes nucléaires tactiques américaines déployées sur le sol de cinq pays de l’OTAN.
L’ambiguïté concerne aussi la relation entre armements conventionnels et nucléaires, puisque le discours évoque « l’alerte avancée pour détecter les menaces, la défense aérienne élargie pour s’en prémunir, la frappe dans la profondeur pour contrer et agir au plan offensif (…), ce qu’on appelle l’épaulement ».
Il affirme que « pour être forts dans notre dissuasion nucléaire, nous devons être forts dans nos capacités conventionnelles dans toutes leurs dimensions ». Il déplore à cet égard « le manque criant de capacités d’épaulement en Europe ». Or, l’expérience passée l’a bien montré, surtout en période d’austérité budgétaire, toute augmentation des dépenses en faveur de la dissuasion nucléaire se fait au détriment des forces conventionnelles. Les budgets européens de la défense ont certes augmenté spectaculairement du fait de la guerre en Ukraine, mais rien ne prouve que les pays inclus dans la « dissuasion avancée » acceptent de compenser la France par des dépenses conventionnelles pour le surcoût imputé à la coopération nucléaire avec Paris.
Au total, loin de consolider et même structurer la défense européenne et son unité, cette « dissuasion avancée » est plutôt clivante et source de divergences car tous les pays européens et leurs opinions ne partagent pas l’enthousiasme de certains dirigeants à cet égard.
Conclusion : Pour une authentique sécurité européenne
Outre les reculs et la fuite en avant ainsi que les violations du droit constatés dans le discours du 2 mars 2026, le principal reproche qu’on peut lui adresser est, dans la tradition de la V e République, d’avoir été asséné par un chef de l’Etat sûr de lui, brandissant le feu nucléaire comme Jupiter la foudre, sans la moindre concertation ni débat avec le Parlement ni la société ou ses relais (associations, syndicats, centres de recherche, etc.). Tout au plus peut-on y retrouver l’influence de conseillers ou d’élites technocratiques et militaires renforcées dans leurs croyances par un puissant lobby militaro-industriel et les subventions publiques.
Tels les gardes des forteresses médiévales criant aux citoyens « dormez en paix, braves gens, nous veillons à votre sécurité ! », nos dirigeants nous demandent de leur faire confiance alors qu’eux-mêmes n’ont pas confiance dans la dissuasion nucléaire, pourtant « socle de notre sécurité », puisqu’ils envisagent son échec et la nécessité de la « rétablir ». Comme l’a bien montré le film A House of Dynamite, personne ne saurait se sentir en sécurité dans une pièce remplie de TNT dans laquelle des enfants jouent avec des allumettes, comme le disait Paul Quilès.
Ce ne sont pas des milliers d’armes nucléaires capables de détruire l’humanité qui assureront notre
sécurité, mais des milliers d’efforts diplomatiques, de dialogues pour un contrôle mutuel des
arsenaux et le désarmement nucléaire. Nous avons déjà l’exemple de l’Organisation pour
l’interdiction des armes chimiques qui, grâce au droit et à la coopération, a quasiment débarrassé la
planète de ces armes de destruction massive, et des exemples de leadership comme celui de Reagan
et Gorbatchev qui auraient pu libérer le monde des armes nucléaires si les va-t-en guerre ne les en
avaient pas empêchés, ou de l’autorité spirituelle d’un pape François qualifiant de « crime » la
possession d’armes nucléaires.
À la question : « la bombe nucléaire n’est-ce pas aujourd’hui la meilleure des dissuasions ? », le philosophe allemand Peter Sloterdijk répond : « La meilleure bombe nucléaire sera celle qu’on détruira avant qu’elle ait eu l’occasion de nous détruire, en décidant explicitement de ne jamais l’utiliser ».