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Aude Viguier
Stagiaire à IDN
Mars 2026
Introduction : le double crépuscule d’une génération
Pour la génération née entre la fin des années 1990 et le début des années 2010 (Génération Z), le futur n’est plus une promesse d’émancipation, mais un champ de mines existentiel. Si l’éco-anxiété est désormais documentée par les psychiatres comme un mal générationnel profond, une seconde ombre, plus ancienne et pourtant redevenue brûlante, s’étend sur la conscience des jeunes : la « nucléo-anxiété ». En ce mois de mars 2026, alors que les rapports du GIEC se succèdent et que l’« Horloge de l’Apocalypse » s’emballe, un constat brutal s’impose aux moins de 25 ans : à quoi bon trier ses déchets, manifester pour la biodiversité ou décarboner nos modes de vie si 12 000 ogives nucléaires peuvent raser la civilisation en moins de trente minutes ?
Ce dossier explore le pont invisible, mais indestructible, entre la lutte pour le climat et le combat pour le désarmement. Il analyse comment la Gen Z, loin d’être apathique, déconstruit le concept de « sécurité nationale » pour lui substituer celui de « survie planétaire ». Il s’agit d’un appel au sursaut : la jeunesse refuse désormais d’être l’héritière passive d’un « équilibre de la terreur » qu’elle juge aussi obsolète que criminel.
I. L’héritage empoisonné : la fusion des angoisses
L’éco-anxiété n’est plus une simple inquiétude passagère, c’est une détresse structurelle qui modifie les choix de vie, du refus d’enfanter à la bifurcation professionnelle. Selon une étude majeure de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) publiée en 2025, près d’un jeune Français sur deux se dit « très préoccupé » par l’avenir. Mais, depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022 et l’escalade des tensions en 2026, cette angoisse a muté. Elle est devenue hybride, fusionnant la peur lente du réchauffement avec la peur instantanée de l’atome.
La « nucléo-anxiété » refait surface après trente ans de sommeil post-Guerre froide. Pour la Gen Z, la menace climatique et la menace nucléaire procèdent du même logiciel mental : celui d’un système qui privilégie la domination court-termiste sur la préservation du vivant. Comme le souligne ICAN (International Campaign to Abolish Nuclear Weapons), l’arme nucléaire est « l’ultime prédateur environnemental ». Une seule explosion nucléaire rejetterait plus de suies dans l’atmosphère que des décennies d’émissions de CO2, provoquant un « hiver nucléaire » capable d’annihiler toute agriculture mondiale en quelques mois. Pour un jeune activiste, ignorer la bombe, c’est ignorer l’allumette qui peut embraser la forêt qu’il tente désespérément de replanter. Cette prise de conscience crée un sentiment de « double peine » : le sentiment que le monde est condamné, soit par l’excès de carbone, soit par l’excès de violence.
II. Le coût d’opportunité : un vol prémédité sur le futur
L’un des leviers de colère les plus puissants pour la jeunesse réside dans l’analyse froide des arbitrages budgétaires. En 2026, alors que la France fait face à une dette record et à des services publics (santé, éducation) en tension extrême, les choix financiers de l’État sont perçus comme une trahison. Le budget de la transition écologique subit des coupes sombres sous couvert de « rigueur », tandis que les crédits alloués à la modernisation de la force de dissuasion nucléaire atteignent des sommets historiques.
Le calcul est dévastateur : le renouvellement des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) et des missiles ASMPA-R sur les prochaines décennies se chiffre en centaines de milliards d’euros. Pour la Gen Z, cet argent est « volé au futur ». Il y a une dissonance cognitive insupportable à demander aux étudiants de se chauffer à 19 degrés ou de limiter leurs déplacements pendant que l’État investit massivement dans des armes de destruction massive qui, par doctrine, sont censées ne jamais servir. Ce sentiment d’injustice transforme le désarmement d’une question morale en un sujet social et pragmatique. Chaque euro injecté dans une ogive nucléaire est perçu comme un euro de moins pour le train, pour l’isolation thermique ou pour l’adaptation des villes aux canicules à venir.
III. Le choc des doctrines : de l’Île Longue à la résistance civile
Le 2 mars 2026, le discours d’Emmanuel Macron à l’Île Longue a agi comme un détonateur. En annonçant une augmentation quantitative non précisée des têtes nucléaires et une « dissuasion avancée » à l’échelle européenne, le Président a réaffirmé une vision du monde fondée sur la puissance de feu. Pour la Gen Z, ce discours est le symbole d’un « vieux monde » incapable de penser la sécurité autrement que par la menace de mort collective.
La réponse de la jeunesse est de plus en plus frontale. Des collectifs de jeunes chercheurs et d’étudiants d’écoles d’ingénieurs dénoncent une « rupture du contrat intergénérationnel ». Si la France se veut leader de la diplomatie climatique, comment peut-elle justifier une relance de la course aux armements qui fragilise le Traité de Non-Prolifération (TNP) ? Pour cette génération, la « dissuasion » n’est plus un bouclier, mais une prise d’otage. Elle rejette l’idée que sa sécurité dépende de la rationalité supposée de dirigeants septuagénaires à Washington, Moscou ou Paris. Le paradigme gaullo-mitterrandien de « l’indépendance nationale par l’atome » ne résonne plus chez des jeunes qui se sentent avant tout citoyens d’une biosphère menacée.
IV. Reprendre le pouvoir d’agir : le militantisme intersectionnel
Face à ce sentiment d’écrasement, la jeunesse commence à reprendre son pouvoir d’agir en unifiant les luttes. On observe en 2026 une hybridation inédite des mouvements. Les marches pour le climat intègrent désormais systématiquement des slogans contre l’atome militaire. Le premier Forum Jeunesse pour le Désarmement organisé par l’ONU en novembre 2025 a montré que la participation des jeunes n’est plus une option cosmétique, mais une exigence de survie.
Cette nouvelle génération d’activistes utilise les outils éprouvés de l’écologie, désobéissance civile, mise à l’index (« naming and shaming ») des banques qui financent l’armement, plaidoyer basé sur des données scientifiques, pour s’attaquer au complexe militaro-industriel. Ils s’appuient sur le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), signé par la moitié des États de la planète, comme un levier légal et moral pour délégitimer la possession de la bombe. Pour eux, désarmer, c’est « décarboner la géopolitique ». C’est un acte de salubrité publique qui vise à libérer l’imaginaire politique de la peur pour le consacrer à la coopération. Ils ne demandent pas seulement la fin des missiles, ils demandent une redéfinition radicale de ce que signifie « être en sécurité ».
V. Sécurité humaine vs sécurité nationale : le nouveau paradigme
Le cœur du conflit entre la Gen Z et l’atome est philosophique. Le concept de « sécurité nationale », centré sur l’État et ses frontières, est jugé obsolète face aux menaces transfrontalières du XXIe siècle. Une ogive nucléaire ne protège ni d’un virus, ni d’une méga-inondation, ni d’un effondrement de la biodiversité. Au contraire, elle aggrave ces risques en drainant les ressources intellectuelles et financières nécessaires à la résilience.
La jeunesse réclame un passage à la « sécurité humaine », concept forgé par le Programme des Nations unies pour le Développement en 1994. Dans cette vision, la force d’une nation se mesure à la robustesse de son système de santé, à la qualité de son sol et à sa capacité à vivre en paix avec ses voisins. Comme l’a rappelé le Secrétaire général de l’ONU en mars 2026 : « Le retour de la menace nucléaire est une folie qui nous détourne du seul combat qui vaille : la survie planétaire ». La Gen Z l’a compris : il n’y a pas de justice sociale sur une planète morte, et il n’y a pas de paix durable sous la menace d’un holocauste.
Conclusion : l’ultime mesure d’adaptation
En conclusion, l’éco-anxiété et la nucléo-anxiété sont les deux symptômes d’un même refus : celui de voir l’humanité comme une communauté de destin liée par sa vulnérabilité biologique. En 2026, la Gen Z envoie un message clair aux décideurs : elle refuse d’hériter d’un monde où la paix n’est qu’une trêve armée. Pour ces jeunes, sauver la planète est un projet indivisible qui exige de démanteler les outils de sa propre destruction. Le désarmement nucléaire n’est plus une option diplomatique parmi d’autres ; c’est, au même titre que la sortie des énergies fossiles, l’ultime mesure d’adaptation climatique. Pour que le futur existe, il doit être dénucléarisé.
Bibliographie
• ADEME. (2025, mars). « Éco-anxiété : état des lieux d’un mal-être grandissant chez les Français de 15 à 25 ans ». Agence de la transition écologique.
• Elysee.fr. (2026, 2 mars). « Déclaration du président de la République sur la dissuasion nucléaire de la France ».
• Germanwatch. (2026, janvier). « Global Climate Risk Index 2026: Who su@ers most from extreme weather events? ». Germanwatch e.V.
• ICAN France. (2026, 22 janvier). « Cinq ans d’entrée en vigueur du Traité sur l’interdiction des armes nucléaires : le Bon et la Brute et le TIAN ». Campagne Internationale pour Abolir les Armes Nucléaires.
• Nations unies. (2025, 6 novembre). « Premier Forum de la jeunesse sur le désarmement : Pour une participation active de la Gen Z dans les processus de paix ». Bureau des affaires de désarmement de l’ONU (UNODA).
• Opéra Énergie. (2026, 24 février). « Loi de programmation militaire vs Transition énergétique : le choc des budgets 2026 ».
• Réseau Action Climat. (2026, 9 février). « Budget 2026 : des arbitrages qui fragilisent notre capacité à lutter contre le réchauffement climatique ».