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Par Solène Vizier
L’histoire du programme nucléaire chinois s’ouvre dans l’ombre du « chantage nucléaire » américain et soviétique et se poursuit aujourd’hui dans un contexte de modernisation rapide, qui inquiète profondément les partisans du désarmement. Dès les années 1950, Pékin conçoit la bombe comme un instrument de survie politique et de prestige, mais aussi comme un mal nécessaire que l’on promet de ne jamais utiliser en premier.
Cette trajectoire éclaire un paradoxe : un programme né au nom de la résistance à la domination nucléaire des superpuissances a fini par reproduire, sous Xi Jinping, les mêmes logiques de puissance et de course aux armements que celles qu’il prétendait contester.
Naissance d’un programme sous pression : des menaces à « deux bombes, un satellite »
Au milieu des années 1950, la Chine populaire est encore militairement vulnérable. Les États‑Unis envisagent explicitement l’emploi de l’arme atomique lors des crises du détroit de Taïwan, tandis que l’URSS, malgré une brève phase de coopération, refuse d’apporter à Pékin l’assistance complète que Mao Zedong réclame.
La découverte de gisements d’uranium au Guangxi en 1954 offre à la Chine une base matérielle pour envisager une industrie nucléaire autonome. En 1958, Mao annonce officiellement le lancement du programme « deux bombes, un satellite » : bombe atomique, bombe à hydrogène et missile balistique, d’une part ; satellite artificiel, de l’autre. L’objectif est clair : ne plus dépendre du « parapluie nucléaire » soviétique et disposer d’un ensemble cohérent de moyens stratégiques.
Les premières années reposent sur une assistance soviétique substantielle : transfert de technologies, aide à la prospection d’uranium, formation de scientifiques, conception partagée d’un site d’essais. La rupture sino‑soviétique de 1959 rompt brutalement cette coopération, obligeant la Chine à poursuivre seule son projet. C’est de cette césure qu’est né le nom de code du premier essai, « 596 », rappel de juin 1959, date à laquelle Moscou retire ses experts.
Ce moment représente une bifurcation tragique : plutôt que d’utiliser la rivalité Est‑Ouest pour promouvoir une nucléarisation minimale ou des zones exemptes, Pékin choisit – comme d’autres – la voie de la compétition technologique, en reprenant à son compte la logique de la dissuasion qu’il dénonçait pourtant dans son discours tiers‑mondiste.
Lop Nur, « désert atomique » et cœur du programme
Pour tester sa bombe, la Chine choisit un lieu aussi reculé que possible : la zone du Lop Nor, dans le Xinjiang, aux marges du désert du Taklamakan. Le site d’essais est officiellement établi en 1959, et sa construction, qui mobilise des dizaines de milliers de travailleurs et de prisonniers, débute le 1er avril 1960.
En quelques années, Lop Nur devient, selon une étude de Stanford, « le plus vaste site d’essais nucléaires au monde », couvrant environ 100 000 km², avec près de 2 000 km de routes, un site d’essais atmosphériques, un puits vertical pour les tirs de forte puissance et deux ensembles de tunnels horizontaux pour les explosions souterraines de moindre rendement. Une « cité scientifique » secrète, Malan, est construite à proximité pour accueillir ingénieurs, militaires et leurs familles.
Entre 1964 et 1996, 45 essais nucléaires sont réalisés à Lop Nur, dont 23 atmosphériques – la dernière en 1980 – et 22 souterrains, la dernière explosion datant de juillet 1996. Le premier test, « 596 », a lieu le 16 octobre 1964 : une bombe à fission à l’uranium 235 de 22 kilotonnes, qui fait de la Chine la cinquième puissance nucléaire reconnue.
Les conséquences environnementales et sanitaires restent, encore aujourd’hui, mal documentées. Des études récentes sur les sols de la région de Jiuquan, sous le vent de Lop Nur, montrent des niveaux de plutonium très supérieurs au bruit de fond mondial, attestant d’une contamination régionale hétérogène due aux retombées des essais. Une revue analytique de 2024 sur la contamination radioactive dans le sud‑est de l’oblast d’Abai, au Kazakhstan, conclut que plusieurs localités ont reçu des retombées significatives provenant des essais atmosphériques chinois, avec des doses absorbées non négligeables.
Cette dimension est fondamentale : elle rappelle que les programmes nucléaires ne sont pas des abstractions stratégiques, mais des pratiques concrètes qui laissent dans leur sillage des territoires contaminés, des populations exposées et des cicatrices humaines durables, quels que soient le drapeau et le régime.
1964‑1967 : de la bombe A à la bombe H à vitesse record
La Chine se distingue ensuite par la rapidité avec laquelle elle franchit les étapes majeures de la nucléarisation. Moins de trois ans après « 596 », Pékin réalise son premier essai thermonucléaire, le « test n°6 », en juin 1967. Cette bombe H, testée à Lop Nur, fait entrer le pays dans le cercle très restreint des États capables de maîtriser la fusion nucléaire pour des armes de très haute puissance.
Entre ces deux dates, le programme progresse à un rythme soutenu : essais d’armes larguées par bombardier, premiers tirs d’ogives montées sur missiles, développement de modèles plus compacts et de dispositifs à implosion plus sophistiqués. Dans les années 1970 et 1980, la Chine travaille également sur des bombes à neutrons et sur des têtes adaptées à des systèmes balistiques régionaux.
Ce succès rapide est indissociable du rôle de scientifiques souvent présentés comme les « héros » du programme : Qian Xuesen, ingénieur en aéronautique formé aux États‑Unis, expulsé durant le maccarthysme et devenu le père des missiles chinois ; Qian Sanqiang, physicien nucléaire formé en France, élève de Joliot‑Curie ; Deng Jiaxian, architecte des premières bombes ; Yu Min, concepteur de la bombe H.
Dans le récit officiel chinois, ces trajectoires incarnent l’ingéniosité nationale face à l’hostilité extérieure. Pour le mouvement du désarmement, elles posent une question dérangeante : comment traiter la mémoire de chercheurs brillants dont le talent a été mis au service d’armes que le droit international humanitaire et les ONG considèrent aujourd’hui comme intrinsèquement inacceptables ?
Une doctrine de « dissuasion minimale »… sur le papier
Sur le plan doctrinal, la Chine se différencie très tôt des États‑Unis et de l’URSS. Elle proclame dès 1964 une politique de non‑emploi en premier et insiste sur le caractère « modeste » de sa dissuasion, souvent qualifiée de « minimale ». Pendant des décennies, le stock chinois reste estimé autour de 200 à 300 ogives, avec une composante principale de missiles balistiques à portée intermédiaire et intermédiaire‑supérieure, et un nombre limité d’ICBM pouvant atteindre le territoire américain.
Cette posture s’explique aussi par des contraintes industrielles et technologiques : la capacité de production de matières fissiles est modeste, et la priorité de l’État va d’abord à la modernisation économique et à la stabilité interne. Dans ce contexte, la dissuasion nucléaire chinoise vise essentiellement à rendre trop coûteuse toute tentative de coercition nucléaire directe de la part de Washington ou Moscou, sans chercher à atteindre la parité.
C’est ce contraste qui permet à Pékin de se présenter, notamment dans les forums du TNP, comme une puissance nucléaire « responsable », réclamant que les deux « grands » – États‑Unis et URSS / Russie – réduisent drastiquement leurs arsenaux avant que la Chine ne fasse des concessions substantielles. La diplomatie chinoise continue de défendre cette ligne aujourd’hui, malgré la transformation quantitative et qualitative de ses propres forces.
1996 : le moratoire sur les essais, un tournant ambigu
Le 29 juillet 1996, la Chine procède à ce qu’elle présente comme son dernier essai nucléaire à Lop Nur, avant d’annoncer un moratoire unilatéral et de signer, quelques mois plus tard, le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE). L’ultime explosion, d’une puissance de l’ordre de plusieurs kilotonnes, marque la fin officielle des essais atmosphériques et souterrains chinois.
Pour le régime international, il s’agit d’une avancée réelle : aucun des cinq États dotés au titre du TNP n’a réalisé d’essai explosif depuis la fin des années 1990. Toutefois, le choix de ne pas ratifier le TICE – partagé avec les États‑Unis – laisse planer une ambiguïté permanente sur la possibilité de reprendre un jour les tirs.
Depuis, des indices convergents laissent penser que Lop Nur reste un site très actif, même en l’absence de tests explosifs au sens strict. Des analyses d’images satellites montrent la construction de nouveaux tunnels, de bâtiments techniques et d’infrastructures de soutien, tandis que des experts comme Tong Zhao évoquent la probabilité de tests sous‑critiques et d’expérimentations hydrodynamiques destinés à perfectionner les têtes existantes et les nouveaux vecteurs.
Ce moratoire « à la carte » est ainsi emblématique d’un problème plus général : tant que les puissances nucléaires s’autorisent des marges de manœuvre pour contourner l’esprit des traités, l’interdiction des essais reste fragile et réversible.
De la « bombe de survie » à l’arsenal de puissance : l’ère Xi Jinping
L’arrivée au pouvoir de Xi Jinping marque un tournant majeur. À partir des années 2010, la Chine investit massivement dans la modernisation de l’ensemble de sa panoplie nucléaire. En 2015, le Second Corps d’artillerie, longtemps branche à part chargée des missiles, est rebaptisé et élevé au rang de « Force des fusées de l’APL », signe d’une centralité accrue de la composante nucléaire dans la stratégie globale.
Depuis 2019, la dynamique est spectaculaire. Le SIPRI estime que l’arsenal chinois a doublé entre 2019 et 2025, pour atteindre environ 600 ogives, avec des projections du Pentagone évoquant la possibilité de 1 000 têtes à l’horizon 2030 et jusqu’à 1 500 vers 2035. Parallèlement, Pékin met en chantier environ 350 nouveaux silos pour ICBM, développe de nouveaux missiles comme le DF‑61, modernise ses SNLE avec le JL‑3 et prépare un bombardier furtif H‑20 pour compléter une triade pleinement opérationnelle.
Ce basculement quantitatif et qualitatif, décrit en détail dans les analyses de la FAS, du CSIS et du SIPRI, amène des médias comme Le Monde à souligner que la Chine « change significativement sa politique nucléaire » : de la stricte suffisance, elle tend désormais vers une « dissuasion stratégique puissante » de portée globale.
Pour IDN, l’évolution est claire : l’arsenal chinois n’est plus la « bombe de survie » imaginée dans les années Mao, mais un arsenal de puissance comparable, par sa logique, à ceux des États‑Unis et de la Russie. Cette transformation affaiblit l’argument selon lequel la Chine pourrait rester durablement en marge des processus de désarmement au motif qu’elle resterait « en dessous » des deux grands.
Continuités et ruptures : ce que cette histoire dit du désarmement
L’histoire du nucléaire chinois est marquée par des continuités fortes : volonté de rompre avec le monopole des superpuissances, recherche d’une autonomie technologique, insistance sur le caractère défensif de l’arsenal, maintien d’un discours de non‑emploi en premier comme marqueur identitaire.
Mais la rupture introduite par la phase Xi Jinping est tout aussi nette. Elle se traduit à la fois par un changement d’échelle de l’arsenal et des infrastructures, une volonté affichée de triade complète et de visibilité internationale, un possible glissement doctrinal vers le lancement sur alerte et une participation très limitée aux initiatives de désarmement, en dehors de la rhétorique sur le NFU et la critique des États‑Unis.
Cette trajectoire est doublement instructive. Elle montre d’abord que l’on ne peut pas compter sur l’histoire seule pour conduire à l’érosion des arsenaux : un programme conçu comme défensif et « minimal » peut, en quelques décennies, se transformer en instrument de puissance globale. Elle rappelle ensuite que la mémoire des dommages humains et environnementaux – à Lop Nur comme à Semipalatinsk, Nevada ou Mururoa – doit rester au cœur des débats pour ne pas laisser la dimension technico‑militaire occuper tout l’espace.
En ce sens, l’histoire du nucléaire chinois plaide paradoxalement, non pour l’acceptation d’un nouvel équilibre tripolaire, mais pour un sursaut en faveur du désarmement. Elle montre comment un État peut glisser, presque insensiblement, d’une logique de « survie » à une logique de « puissance », et pourquoi les normes internationales – TNP, TICE, TIAN – et les mobilisations comme celles d’IDN sont indispensables pour empêcher que chaque trajectoire nationale ne se referme sur la même conclusion : plus d’armes, plus de risques, et toujours moins de contrôle.