La dissuasion nucléaire n’est pas la solution : c’est le problème – Tribune

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Marc Finaud, Jean-Luc Lefèbvre, Bernard Norlain, Vincent Pilley, Annick Suzor-Weiner et Patrick Zahnd

 

À la veille d’annonces présidentielles sur la dissuasion nucléaire, il convient de revenir sur l’article du 15 décembre 2025 dans Le Grand Continent intitulé « Après la dissuasion : le nouvel âge nucléaire ». Le haut fonctionnaire Louis Gautier, ancien Secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale, y analyse le nouveau contexte de la dissuasion nucléaire qui contribue en fait à la condamner, tout en s’efforçant de justifier le maintien d’une doctrine dépassée.

Nul ne saurait nier les « événements inédits et préoccupants » relatifs aux questions nucléaires mentionnés par l’auteur : frappes conventionnelles de deux États nucléaires (les États-Unis et Israël) contre les installations nucléaires civiles d’un pays inspecté jour et nuit par l’AIEA (l’Iran), présentation d’un nouveau missile balistique chinois et essai d’un missile de croisière russe à propulsion nucléaire, « propos inconsidérés » du président Trump sur la reprise des essais nucléaires, nouveau tir de missile balistique nord-coréen. À quoi l’auteur ajoutait, sans la qualifier, l’entrée en service du nouveau missile nucléaire aéroporté français.

On ne peut davantage nier « le comportement agressif de la Russie à l’abri de son “impunité nucléaire” » qui risque d’inspirer la Chine à l’égard de Taiwan. Il semble néanmoins abusif d’affirmer que c’est seulement à cause de l’agression russe contre l’Ukraine, même si elle a lieu dans une « ambiance nucléaire », que « le spectre de la menace nucléaire est ainsi revenu planer sur notre continent. »

Cette menace existe en fait depuis que les armes nucléaires existent et que leur concentration est la plus élevée entre les puissances s’opposant en Europe : l’OTAN et la Russie (soit actuellement un total de 8 524 armes nucléaires opérationnelles sur un arsenal mondial de 9 614) (1).

L’auteur explique l’« accès de fièvre nucléaire » actuel comme le symptôme d’une « anarchie durable » résultant du fait que « le recours à la force pour régler des différends étatiques s’accroît » et « s’affranchit désormais de tous préalables, de toutes obligations. »

Un constat et des conclusions contradictoires

Toutefois, d’un constat incontestable, l’auteur tire une conclusion entachée de contradictions. Ainsi, affirme-t-il, « le désordre mondial actuel auquel conduisent des rapports de puissances émancipées des cadres et des codes internationaux établis n’invalide pas pour autant la dissuasion nucléaire ». Au contraire, ajoute-t-il, « elle se retrouverait aujourd’hui de nouveau au centre d’un jeu international débridé. »

Louis Gautier énumère néanmoins lui-même les raisons pour lesquelles la dissuasion nucléaire, loin d’offrir une solution à la sécurité du monde, fait partie du problème : elle n’a pas empêché la mise en doute du « parapluie » nucléaire américain, l’augmentation quantitative et qualitative des arsenaux, le « flottement » des doctrines, l’échec potentiel de la non-prolifération et le débat « dangereux » sur l’acquisition d’armes nucléaires par des États parties au Traité de Non-prolifération (TNP), bref, « la dissuasion nucléaire, qui a fait l’histoire des soixante-quinze dernières années, ne semble plus savoir l’histoire qu’elle fait. »

L’auteur admet aussi bien que la dissuasion nucléaire n’a empêché ni crises ni conflits, mais, prétend-il, elle éviterait « la montée aux extrêmes, la contagion et l’embrasement généralisé » ainsi que l’« emballement » des « confrontations armées », conduirait à leur « confinement », rationaliserait « entre puissances nucléaires l’usage de la force ». Et de brandir, en substance, le vieux poncif qui fonde la doctrine de la dissuasion : c’est grâce à la bombe atomique, censée avoir mis fin à la guerre contre le Japon, que, par la suite, toute guerre nucléaire a été évitée.

L’article de Louis Gautier est présenté comme une « pièce de doctrine ». Or la doctrine est définie par le Petit Robert comme un « ensemble de notions qu’on affirme être vraies et par lesquelles on prétend fournir une interprétation des faits, orienter ou diriger l’action ». Il s’agit donc bien de mettre en avant des croyances pour fournir une explication de la réalité. En l’occurrence, en confondant à dessein causalité et coïncidence.

De même que Saddam Hussein ne pouvait prouver qu’il ne possédait plus d’armes de destruction massive en 2003, de même ne peut-on prouver que si les puissances nucléaires n’ont pas employé leurs armes nucléaires les unes contre les autres, c’est uniquement par peur des représailles. En effet, la preuve du négatif (l’absence de guerre nucléaire) est impossible par la seule référence à la dissuasion nucléaire (2).

En fait, comme reconnu par le Secrétaire américain à la Défense Robert McNamara après la crise des missiles de Cuba, le facteur qui explique le mieux cette absence de guerre nucléaire est tout simplement la chance (3).

Mais les mythes et les croyances qui fondent cette « doctrine » ont la vie dure. L’auteur attribue aux armes nucléaires une « vertu apotropaïque », à savoir la capacité de conjurer le mauvais sort et de détourner les influences maléfiques, telle une amulette. N’est-ce pas là reconnaître que la sécurité du monde tient à des gris-gris dévastateurs entre les mains de quelques dirigeants crédules ?

Le « jeu » de la dissuasion nucléaire, affirme l’auteur, exige d’être « géré », ce que le monde actuel rendrait plus difficile. On attend des dirigeants des puissances nucléaires des « comportements politiques compréhensibles », donc rationnels. Mais peut-on qualifier de rationnel l’acte de se préparer à exterminer des millions d’êtres humains, y compris sa propre population selon la logique de la « destruction mutuelle assurée » ?

La crise actuelle, reconnaît à demi-mot Louis Gautier, est largement imputable à l’échec du « directoire » mis en place par les cinq puissances nucléaires du TNP. Si d’autres pays ont acquis ou cherchent à acquérir l’arme nucléaire, c’est en suivant l’exemple des Cinq pour lesquels il s’agit de « l’ultima ratio » qui leur assure « l’impunité nucléaire ». Quel que soit leur environnement régional, force est de constater que la promesse solennelle du désarmement nucléaire contenue dans le TNP en échange de la non-prolifération est largement restée lettre morte depuis 1970 et que même les mesures bilatérales de plafonnement ou de réduction sont jetées aux oubliettes.

Le troisième âge nucléaire ?

Si la crise nucléaire actuelle est le « symptôme » d’une évolution, pourquoi ne pas s’attaquer à ses causes au lieu de sanctuariser la dissuasion nucléaire qui est au cœur de cette crise ? Comment affirmer en même temps que le « troisième âge nucléaire » se caractérise par le « trop nucléaire » et que la dissuasion nucléaire n’est pas pour autant « invalidée » ?

Comment continuer à parler de dissuasion, censée empêcher le recours aux armes nucléaires, et en même temps constater, sans condamner cette évolution, que la modernisation des arsenaux nucléaires vise à abaisser dangereusement le seuil de leur emploi (« augmenter les performances des armes et des vecteurs nucléaires — furtivité, vélocité, précision, allonge et emport — ou d’en faire varier la manœuvrabilité et l’adaptabilité afin de disposer d’une gamme plus diversifiée d’outils donc d’usages ») ?

La distinction établie par l’auteur entre armes de dissuasion, censées empêcher une agression, et armes d’intimidation, visant à contraindre l’adversaire à céder, est intellectuellement séduisante. Elle cherche en réalité à dédouaner les « bonnes » armes nucléaires des puissances occidentales considérées comme responsables face à celles des puissances irresponsables. Or, comme le disait l’ancien Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon, « il n’y pas de bonnes mains pour de mauvaises armes (4) ».

En outre, comme l’a souligné la Cour internationale de Justice dans son avis consultatif de 1996, « la menace ou l’emploi d’armes nucléaires serait généralement contraire aux règles du droit international applicable dans les conflits armés, et spécialement aux principes et règles du droit humanitaire (5) ». En conséquence, toute menace d’emploi de l’arme nucléaire, qu’elle soit à des fins de dissuasion ou d’intimidation, est contraire au droit international.

D’ailleurs, dans son ouvrage La Guerre qui ne peut pas avoir lieu, le philosophe Jean-Pierre Dupuy en
avait conclu que tout État-nation possédant l’arme nucléaire était criminel (6). C’est la même conviction qui a amené le pape François à condamner non seulement l’emploi de l’arme nucléaire mais aussi sa possession comme « immorale » voire comme un « un crime, non seulement contre l’homme et sa
dignité, mais aussi contre toute possibilité d’avenir dans notre maison commune (7). »

L’européanisation impossible de la dissuasion française

S’agissant de la stratégie de dissuasion nucléaire française et de son éventuel élargissement à d’autres pays européens, l’auteur en retrace fidèlement les évolutions et les limites. Au point où l’on peut légitimement se demander si, malgré un soutien de principe aux propos du président de la République, il ne reconnaît pas une incompatibilité totale entre la doctrine française et ce que nos partenaires pourraient accepter.

Est mentionnée en passant la doctrine typiquement française de « l’ultime avertissement » remontant à 1979 mais réitérée par Emmanuel Macron en 2020 (8). Elle consiste à admettre que la dissuasion, pourtant « clé de voûte » de notre sécurité, peut échouer et que, pour la « rétablir », la France lancerait une frappe nucléaire limitée sur une cible militaire. Sachant que le plus « petit » missile français aéroporté est équipé d’une ogive d’une capacité estimée entre 100 et 300 kt, une telle frappe équivaudrait à une puissance destructrice entre 7 et 20 fois la bombe d’Hiroshima. Qui peut sérieusement croire que des victimes « collatérales » seraient alors évitées ou que l’adversaire ne riposterait pas avec des armes stratégiques capables d’anéantir la France ?

L’auteur note à juste titre qu’à plusieurs reprises des présidents français ont formulé des propositions à nos partenaires, mais il s’abstient de souligner que celles-ci ont diplomatiquement mais systématiquement été rejetées. C’est qu’il se garde bien de rappeler l’hostilité envers les armes nucléaires au sein de la plupart des populations européennes, y compris dans les pays où les États-Unis stationnent leur centaine de bombes nucléaires dites non-stratégiques (Allemagne, Belgique, Italie, Pays-Bas), comme l’indiquent des sondages d’opinion réguliers (9). Rappelons que plusieurs pays européens (Autriche, Irlande, Liechtenstein, Malte, Saint-Marin, Saint-Siège) figurent parmi la centaine d’Etats qui ont signé le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), incompatible avec toute dissuasion élargie (ou « parapluie » nucléaire).

Il est vrai que cette stratégie et son éventuel élargissement, qui concernent pourtant directement la sécurité et l’avenir des populations n’a, en tout cas en France, jamais fait l’objet d’un débat approfondi, malgré les demandes de la société civile (10). Rien d’étonnant dans un système contrôlé par des élites jalouses de leur pouvoir et prétendant posséder les qualifications nécessaires pour assurer la sécurité et le bonheur des gens malgré eux.

À propos des auteurs

Marc Finaud est un ancien diplomate français de carrière. Au cours de sa carrière diplomatique (de 1977 à 2013), il a été affecté à plusieurs postes bilatéraux (URSS, Pologne, Israël, Australie) ainsi qu’à des missions multilatérales (CSCE, Conférence du Désarmement, ONU). Il a ensuite travaillé jusqu’en 2022 comme formateur pour jeunes diplomates et officiers au sein du Centre de Politique de Sécurité de Genève (GCSP) dans tous les domaines de la sécurité internationale. Il est titulaire de Masters en Droit international et en Sciences politiques et continue d’enseigner dans plusieurs universités. Il a aussi été Collaborateur scientifique de l’Institut des Nations unies pour la Recherche sur le Désarmement (UNIDIR) (Programme sur les Armes de destruction massive). Il est désormais également citoyen suisse.

Jean-Luc Lefèbvre : est Colonel (CR) de l’armée de l’air et de l’espace devenu chercheur en stratégie qui a exercé des responsabilités dans le domaine des systèmes aérospatiaux. En charge de la formation générale des officiers stagiaires de l’École de guerre, il participe à la création de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) où il étudie les problématiques posées par les nouveaux milieux d’affrontement : cyberespace et espace extra-atmosphérique. Il est l’auteur de nombreux articles spécialisés et de plusieurs ouvrages, notamment de l’essai Stratégie spatiale qui fait référence. Retraité depuis 2013, il consacre son temps à l’écriture et à l’information du grand public relative aux questions spatiales et de défense en intervenant régulièrement sur les chaînes de télévision. Il est membre du Collège de spatiologie et directeur du domaine référent de l’encyclopédie SCIENCES. Il s’investit également au profit d’actions humanitaires.

− Le général d’armée aérienne (3S) Bernard Norlain est titulaire du diplôme d’Ingénieur de l’Air Force Academy et ancien pilote de chasse. Il a occupé les fonctions de Chef du Cabinet militaire des Premiers ministres Jacques Chirac et Michel Rocard. Il a ensuite dirigé l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (1994-1996), a été Vice-Président de Deloitte & Touche France puis Président-directeur général de SOFEMA Group. Ex-directeur de la Revue Défense Nationale, il est aujourd’hui Président d’honneur du Comité de Défense Nationale. Il est Commandeur de la Légion d’Honneur et a reçu la Médaille d’Or Mahatma-Gandhi de l’UNESCO. Il est le président d’Initiatives pour le désarmement nucléaire (IDN), association fondée par Paul Quilès.

Vincent Pilley : après son service national, Vincent Pilley débute sa carrière de cadre commercial et manager dans l’industrie. Vingt-cinq ans plus tard, il rejoint une société pour exercer le métier de conseiller en stratégie et gestion patrimoniale auprès des dirigeants d’entreprises. Il a été de nombreuses années président de conseil de quartier puis vice-président d’une association de soutien au maire de Voisins-le-Bretonneux (78). Par son implication depuis le début des années 2000 dans le champ des dialogues interreligieux, il coordonne une quinzaine de colloques dans plusieurs villes de France, rassemblant plus de 50 intervenants. Il est Secrétaire Général de l’association Fraternité d’Abraham., membre de Pax Christi, du conseil d’administration de la CINPA et d’Artisans de Paix.

Annick Suzor-Weiner est une physicienne spécialisée en physique atomique, moléculaire et optique. Ancienne élève de l’Ecole Normale Supérieure, Présidente de Pugwash-France et professeure à l’Université Paris-Sud, elle a assumé de nombreuses responsabilités au sein de plusieurs organisations nationales et internationales comme l’Union internationale pour la physique pure et appliquée (IUPAP), le Comité pour la Coopération scientifique et technique avec le Vietnam (CCSTVN) ou l’UNESCO. Elle a été conseillère pour la Science et la Technologie à l’Ambassade de France aux États-Unis (2009-2013).

Patrick Zahnd est professeur de droit international humanitaire à l’École des Affaires Internationales de Sciences-Po Paris et dans diverses autres universités du monde, dont le TEC à Mexico, depuis plus de dix ans. Il a été préalablement délégué du Comité International de la Croix Rouge (CICR) pendant 32 ans en qualité de responsable opérationnel et de conseiller diplomatique, juridique et politique dans de nombreux terrains de conflits ainsi qu’au siège à Genève. Il a également été responsable de programmes de développement au PNUD au Mali et à la Commission européenne.

 

Notes de bas de page :

1 – Federation of American Scientists, « Status of World Nuclear Forces », 2025 (fas.org/initiative/status-world-nuclear-forces/).

2 – Voir entre autres : J.-P. Dupuy, M. Finaud, B. Norlain, A. Suzor Wiener, « Affirmer que la dissuasion nucléaire a préservé la paix ne repose sur aucun fondement scientifique », Le Monde, 4 mars 2024 ; Ward H. Wilson, Armes nucléaires et si elles ne servaient à rien : cinq mythes à déconstruire, GRIP, 2013.

3 – Harvard Kennedy School Belfer Center, « Cuban Missile Crisis » (www.cubanmissilecrisis.org/lessons-
policymakers/robert-mcnamara/). Voir aussi : B. Pelopidas, N. Frozel Barros, A. Motta. « Schelling, la dissuasion et la chance. Entretien avec Benoît Pelopidas. », Émulations : Revue de sciences sociales, 31, pp.79-90, 2019 ; R. N. Lebow et B. Pelopidas, « Facing Nuclear War: Luck, Learning, and the Cuban Missile Crisis », in: M.Bukovansky et al. (dir). The Oxford Handbook of History and International Relations, Oxford University Press, pp.705-720, 2023.

4 – Nations unies, « Ban Ki-moon plaide pour une relance des efforts en matière de désarmement nucléaire », 13 janvier 2013 (news.un.org/fr/story/2013/01/260042).

5 – Cour internationale de Justice, « Licéité de la menace ou de l’emploi d’armes nucléaires », Avis consultatif, 8 juillet 1996 (https://www.icj-cij.org/fr/affaire/95/avis-consultatifs).

6 – J.-P. Dupuy, La guerre qui ne peut pas avoir lieu, Desclée de Brouwer, 2018.

7 – Vatican News, « Les paroles du Pape sur les armes nucléaires », 6 août 2020 (www.vaticannews.va/fr/pape/news/2020-08/pape-armes-nucleaires-hiroshima-anniversaire.html).

8 – Elysée, « Discours du Président Emmanuel Macron sur la stratégie de défense et de dissuasion devant les stagiaires de la 27ème promotion de l’école de guerre », 7 février 2020.

9 – Voir notamment : B. Pelopidas, Repenser les choix nucléaires, SciencesPo Les Presses, pp. 197-200, 2022, et IDN-ICAN, Vingt Mensonges sur les armes nucléaires et comment y répondre, pp. 55-56, octobre 2024 (www.idn-france.org/wp-content/uploads/2024/10/IDN_ARGUMENTAIRE.pdf).

10 – Le Monde, « Le débat sur l’usage militaire du nucléaire doit être ouvert à la société civile, puisque ce sont les populations qui seraient anéanties », Tribune, 22 mars 2025 (www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/22/le-debat-sur-l-usage-militaire-du-nucleaire-doit-etre-ouvert-a-la-societe-civile-puisque-ce-sont-les-populations-qui-seraient-aneanties_6584636_3232.html).

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