Le 5 février 2026, le monde bascule dans une zone grise nucléaire. Le traité New START – le dernier accord juridiquement contraignant limitant les arsenaux stratégiques américains et russes – cesse d’exister, sans aucun mécanisme de remplacement.
Conclu en 2010, entré en vigueur en 2011 et prorogé en 2021 pour cinq ans, New START s’inscrit dans la lignée des grands accords de la Guerre froide et de l’immédiat après‑guerre froide – SALT, START I, SORT, INF – qui ont progressivement encadré et réduit des arsenaux qui représentaient autrefois plusieurs dizaines de milliers d’armes nucléaires. Sa disparition marque la fin d’un cycle entamé en 1969 avec l’ouverture des négociations SALT I et ouvre la perspective d’un monde dépourvu de tout garde‑fou bilatéral entre Washington et Moscou.
Cette fin s’inscrit dans un double contexte. D’une part, une dégradation profonde des relations entre la Russie et l’Occident, accélérée par l’annexion de la Crimée en 2014 puis par l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022. D’autre part, une crise structurelle du contrôle des armements, qui a déjà vu la disparition, causée par Trump, du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (INF) et du Traité « Ciel ouvert ». La décision de Vladimir Poutine de « suspendre » la participation russe à New START en février 2023, en prétextant l’impossibilité de séparer le contrôle des armements de la confrontation avec l’OTAN, a porté un coup sévère au régime de vérification et de transparence, même si Moscou a affirmé vouloir respecter les plafonds quantitatifs du traité à titre volontaire.
Dans ce contexte, la question centrale n’est pas seulement de savoir ce que New START a permis, mais ce que son extinction va produire : soit une nouvelle course aux armements, plus complexe et plus dangereuse que celle de la Guerre froide, soit l’opportunité d’une refondation du désarmement nucléaire autour d’approches plus inclusives et plus normatives, comme le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN). La fin de New START, loin de condamner l’idéal du désarmement, en révèle au contraire l’urgence et la nécessité, en soulignant les limites intrinsèques d’un contrôle des armements centré sur la gestion des risques entre grandes puissances plutôt que sur l’élimination des armes elles‑mêmes.
Le New START, une transparence sous surveillance
Le Traité New START (New Strategic Arms Reduction Treaty, Traité de réduction des armes stratégiques) fixait trois plafonds centraux visant la réduction du nombre d’armes nucléaires : chaque partie s’engageait à ne pas dépasser 1 550 têtes nucléaires stratégiques déployées, 700 vecteurs déployés (missiles balistiques intercontinentaux, missiles balistiques mer‑sol et bombardiers lourds capables d’emporter des armes nucléaires) et 800 vecteurs déployés ou non déployés au total. Ces chiffres représentaient une réduction d’environ 30 % par rapport aux limites fixées par le traité SORT de 2002 et une baisse d’environ 75 % par rapport aux plafonds comptables de START I de 1991. Sur le plan strictement quantitatif, New START a ainsi consolidé une dynamique de décroissance amorcée dès la fin de la Guerre froide.
L’innovation principale du traité réside toutefois dans son régime de vérification. Là où START I se contentait de plafonner des lanceurs auxquels on attribuait un nombre maximal théorique de têtes nucléaires, New START introduit un comptage des têtes effectives déployées et permet des inspections sur site pour vérifier ce chiffre, avec la possibilité pour l’inspecteur d’exiger l’ouverture d’un missile choisi au hasard afin de compter les véhicules de rentrée ou ogives, même si ceux‑ci restent physiquement masqués. Le traité prévoit jusqu’à 18 inspections annuelles sur site, 10 de « type 1 » sur des sites de vecteurs déployés et 8 de « type 2 » sur des sites de vecteurs non déployés, ainsi que des échanges de données détaillées deux fois par an, complétés par une base de données constamment mise à jour.
Ce dispositif de vérification, adossé à l’utilisation des moyens de renseignement techniques nationaux (satellites, radars, etc.), a été largement salué par la communauté experte comme un compromis robuste entre transparence et protection des informations sensibles. Des organismes comme le Center for Arms Control and Nonproliferation ont montré que ces mécanismes ont réduit de manière significative le risque de méprise sur le niveau réel des forces adverses, ce qui est essentiel dans un domaine où les perceptions jouent un rôle décisif dans les décisions de crise.
Il convient toutefois de souligner les limites structurelles de New START. Il ne couvre ni les armes nucléaires non stratégiques (dites « tactiques »), dont le nombre est estimé à plusieurs milliers, notamment en Russie, ni les réserves de têtes non déployées. Le traité ne s’applique pas non plus à toute une série de systèmes émergents, comme certaines armes hypersoniques, des systèmes à double capacité ou des vecteurs autonomes, qui bouleversent les équilibres entre armes offensives et armes défensives [Sokov, VCDNP ; SIPRI Yearbook]. Dès sa signature, une partie des experts internationaux soulignaient ce « trou normatif » et plaidaient pour un futur accord élargi, capable d’intégrer la « nouvelle équation de sécurité » mêlant nucléaire, conventionnel de haute précision, cyber et spatial.
Du gel stratégique au statu quo nucléaire : le bilan décevant du New START
Sur le plan de la mise en œuvre, New START a été un succès relatif. Les deux parties ont atteint les plafonds du traité dans les délais, en 2018. Les États‑Unis et la Russie sont restés globalement en deçà ou à proximité de ces limites jusqu’à la suspension russe de 2023. Même après cette suspension, le Département d’État américain a estimé en 2025 que Moscou n’avait pas mené de « breakout » (dépassement) massif au‑delà des limites du traité, même si la marge de confiance diminue à mesure que les échanges de données et les inspections sont interrompus.
L’apport principal de New START ne réside toutefois pas tant dans le niveau absolu de réduction que dans la gestion des risques. La possibilité d’inspection sur site, l’accès à une base de données détaillée et la prévisibilité des activités liées aux vecteurs stratégiques ont fourni un filet de sécurité contre les malentendus, la tentation de la surprise et les dynamiques de surenchère alimentées par la peur de l’inconnu. Selon ICAN et plusieurs analyses de Chatham House, ces instruments de transparence constituent en eux‑mêmes des mesures de réduction des risques, indépendamment du nombre exact de têtes déployées. Ils ont permis de dissocier partiellement l’évaluation des intentions adverses de la spéculation sur les chiffres, réduisant le risque d’une course aux armements déclenchée par des perceptions erronées.
En même temps, New START est resté prisonnier d’une logique de « gestion » de la dissuasion plutôt que de désarmement au sens strict. Les arsenaux couverts demeurent de l’ordre de 1 500 têtes déployées de part et d’autre, quantité largement suffisante pour provoquer une catastrophe planétaire en cas d’emploi, même limité. Enfin, le lien entre New START et le régime de non‑prolifération, incarné par le Traité sur la non‑prolifération des armes nucléaires (TNP), est ambivalent. D’un côté, l’existence de réductions bilatérales sert d’argument aux puissances nucléaires pour démontrer leur « bonne foi » et leurs négociations au titre de l’article VI du TNP. De l’autre, la lenteur de ces réductions, l’absence de calendrier contraignant et le maintien de doctrines reposant sur la crédibilité d’une frappe nucléaire massive alimentent la frustration des États « non dotés » et de la société civile, ce qui a contribué à l’émergence du TIAN en 2017. La fin de New START menace ainsi d’affaiblir encore la légitimité déjà fragile du TNP en tant que cadre équilibré entre non‑prolifération et désarmement.
De la coopération à la rupture, anatomie de l’effondrement du Traité
L’Ukraine comme point de rupture
La première dynamique est politique et géopolitique. La relation entre Washington et Moscou s’est profondément dégradée depuis le milieu des années 2000, avec comme points de bascule l’adhésion à l’OTAN de plusieurs anciens pays du bloc de l’Est, les crises géorgienne et ukrainienne, et plus récemment la guerre d’agression de la Russie contre l’Ukraine en 2022. Dans ce contexte, le dialogue sur la stabilité stratégique a été progressivement suspendu, puis instrumentalisé par les deux capitales. Les inspections de New START, déjà interrompues en 2020 pour cause de pandémie de Covid‑19, n’ont pas repris ; la Russie a bloqué les efforts de relance des mécanismes du traité et reporté la tenue de la Commission consultative bilatérale.
L’annonce par Vladimir Poutine, le 21 février 2023, de la suspension de la participation russe au traité marque un tournant. Dans son discours, le président russe a explicitement lié cette suspension à la guerre en Ukraine et à ce qu’il décrit comme « l’hostilité » de l’Occident. Il a exigé, pour un retour à la pleine application de traité non seulement l’arrêt du soutien militaire occidental à Kyiv, mais aussi l’inclusion de la France et du Royaume‑Uni dans toute discussion sur le contrôle des armements stratégiques. De fait, la suspension est illégale au regard du texte du traité lui‑même, qui ne prévoit pas une telle clause. Elle a eu pour effet immédiat l’arrêt des inspections, des notifications détaillées et des échanges réguliers de données, même si Moscou affirme rester, en théorie, dans les limites numériques de l’accord.
À court terme, derrière cette décision, l’objectif à court terme pour la Russie était d’utiliser le contrôle des armements comme levier de pression pour dissuader l’aide occidentale à l’Ukraine et pour alimenter une rhétorique de la « victimisation », renvoyant la responsabilité de la dégradation du régime de sécurité à l’Occident. À plus long terme, le Kremlin s’appuie sur son arsenal stratégique pour compenser la faiblesse relative de ses forces conventionnelles et renforcer son statut de grande puissance, faisant de la menace nucléaire une composante centrale de sa stratégie de coercition. Cette instrumentalisation répète des schémas déjà observés dans d’autres accords (Traité sur les forces armées conventionnelles en Europe, Traité INF) et illustre une tendance plus générale à considérer le contrôle des armements non comme un outil de sécurité mutuelle, mais comme un instrument de la rivalité.
Hypersoniques, cyber, autonomie : la mutation des équilibres stratégiques
La deuxième dynamique est technologique et systémique. Depuis la signature de New START en 2010, l’environnement stratégique a profondément évolué. Les États‑Unis et la Russie poursuivent tous deux la modernisation de leurs triades nucléaires (terrestres, aériennes, sous-marines) : remplacement des missiles intercontinentaux (ICBM) vieillissants, construction de nouveaux sous‑marins nucléaires lanceurs d’engins, développement de bombardiers modernisés et de missiles de croisière avancés. La Russie, par exemple, met en service des systèmes comme le Sarmat, le Yars ou l’Avangard, même si des analyses récentes soulignent des retards et des difficultés industrielles dans ce programme de modernisation [SIPRI ; Carnegie Moscow Center]. Les États‑Unis, de leur côté, investissent dans la modernisation de l’ensemble de leur triade et développent de nouveaux programmes comme le bombardier B‑21 ou le missile balistique intercontinental Sentinel.
Parallèlement, des systèmes non couverts par New START se multiplient. Les armes hypersoniques, capables de manœuvrer à grande vitesse et de réduire les temps d’alerte, brouillent les frontières entre nucléaire et conventionnel et compliquent la tâche des radars et des systèmes de défense antimissile. Les armes à double capacité, pouvant emporter des charges conventionnelles ou nucléaires, ajoutent une couche d’ambiguïté dangereuse en situation de crise. Les progrès rapides en matière de capacités cyber offensives et de guerre spatiale, susceptibles de viser les systèmes de commandement et de contrôle (C2) et de dégrader les moyens de détection et de communication, fragilisent la stabilité de seconde frappe qui était au cœur de la logique de la dissuasion bilatérale.
L’émergence tripolaire : impossible à négocier, impossible à ignorer
La montée en puissance d’autres acteurs nucléaires – comme la Chine – modifie également profondément les paramètres de la stabilité stratégique. Selon le SIPRI, l’arsenal chinois est passé d’environ 410 têtes en 2023 à 500 en 2024 puis environ 600 en 2025, avec la construction de centaines de nouveaux silos d’ICBM et une tendance à déployer un plus grand nombre de têtes en temps de paix. Cette croissance, plus rapide que celle de tout autre État nucléaire, alimente la perception, notamment à Washington, d’un futur monde « tripolaire » dans lequel les logiques de contrôle bilatéral héritées de la Guerre froide seraient obsolètes.
Dans cette configuration, de nombreuses voix, surtout aux États‑Unis, plaident pour que tout nouvel accord inclue la Chine, ce que Pékin refuse, estimant que son arsenal reste nettement inférieur à ceux de Moscou et Washington et qu’il revient d’abord à ces deux puissances de réduire davantage leurs stocks. Même à 1 000 armes nucléaires, l’arsenal chinois resterait inférieur à 10 % de l’arsenal combiné des deux principales puissances. Ce blocage contribue à la paralysie du processus : les États‑Unis conditionnent leur engagement à un cadre élargi, tandis que la Russie instrumentalise la question chinoise pour critiquer l’unilatéralisme américain, sans pour autant proposer un véritable schéma trilatéral crédible. La montée de ces acteurs et des technologies émergentes accentue donc le décalage entre l’architecture limitée de New START et la réalité d’un système nucléaire de plus en plus complexe et multipolaire.
De SALT I à New START : l’épuisement d’un modèle
La troisième dynamique est normative et institutionnelle. Depuis la fin de la Guerre froide, le contrôle des armements est confronté à une forme de « fatigue ». Les cycles de négociation sont longs, techniques, politiquement coûteux, et leurs résultats sont parfois perçus comme modestes au regard des efforts consentis. La disparition progressive de plusieurs traités emblématiques – INF, « Ciel ouvert », traités sur les forces conventionnelles – a nourri un discours sur la « fin de l’arms control » et sur l’entrée dans une ère de « treaty stasis » (impasse sur les traités), dans laquelle la norme ne serait plus au traité juridiquement contraignant mais à des arrangements plus souples, souvent non contraignants, centrés sur la transparence volontaire et les bonnes pratiques.
Cette crise de légitimité est aggravée par des facteurs intérieurs. Aux États‑Unis, le Congrès est profondément polarisé sur les questions de contrôle des armements : obtenir la majorité des deux tiers du Sénat nécessaire à la ratification de tout nouveau traité apparaît de plus en plus improbable, comme le montrent les analyses sur les perspectives d’un « New START 2 » après 2026. En Russie, la Duma est largement alignée sur l’exécutif, mais la rhétorique nationaliste et le positionnement de la Russie comme puissance assiégée réduisent l’espace politique pour des concessions perçues comme des signes de faiblesse. Dans les deux cas, la tentation de privilégier la liberté de manœuvre nationale sur les contraintes multilatérales est forte.
La crise d’autres accords renforce cet effet d’entraînement. La fin du Traité INF a levé les contraintes sur les missiles à portée intermédiaire, ouvrant la voie à de nouveaux déploiements en Europe et en Asie qui nourrissent les craintes d’une course aux armements régionale. Le retrait américain du Traité ABM sur les défenses antimissiles en 2002, la non-ratification du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE) par certains États qui empêche son entrée en vigueur, la modernisation continue des arsenaux dans toutes les puissances nucléaires, y compris la France et le Royaume‑Uni, participent d’un climat général où les traités apparaissent à la fois fragiles et insuffisants. Dans ce contexte, la fin annoncée de New START en 2026 apparaît autant comme un symptôme que comme un accélérateur d’une dérive vers un ordre nucléaire sans règles.
L’après 2026 : vers plus de chaos…
L’expiration de New START en 2026, sans successeur, ouvrirait pour la première fois depuis 1972 une période où les arsenaux stratégiques américains et russes ne seraient plus encadrés par des plafonds juridiquement contraignants. Or, sans traité, il n’y a plus d’inspections sur site, plus d’échanges de données détaillées, plus de notifications systématiques sur les mouvements et les transformations des vecteurs. Les deux États devront s’appuyer exclusivement sur leurs moyens techniques de renseignement, coûteux et imparfaits, ce qui augmente le risque de malentendus.
Un tel « vide juridique » ne signifie pas automatiquement une explosion du nombre de têtes dès 2026. En pratique, la Russie comme les États‑Unis sont confrontés à des contraintes industrielles, budgétaires et technologiques qui limitent leur capacité de montée en puissance rapide. Néanmoins, l’absence de plafond ouvre la possibilité d’une hausse : rechargement de vecteurs existants avec davantage de têtes, réactivation de silos ou de lanceurs inactifs, déploiement de nouvelles têtes sur des plateformes déjà existantes. Le SIPRI souligne que, même si les projections restent incertaines, « il est probable que les déploiements nucléaires russes et américains augmenteront dans les années à venir » en l’absence de contraintes.
Ce climat d’incertitude se répercute sur les alliés qui dépendent de la dissuasion élargie américaine. L’opacité croissante peut alimenter, en Europe comme en Asie, le débat sur la crédibilité de la garantie américaine et sur la possibilité, pour certains États, de chercher des options autonomes, y compris nucléaires. Des analyses soulignent ainsi le risque d’un effet domino sur la prolifération : un relâchement des freins entre Washington et Moscou pourrait faciliter la croissance des arsenaux chinois, indiens, pakistanais ou nord‑coréens, et affaiblir les tabous existants. Du point de vue du désarmement, la fin de New START est donc un facteur de déstabilisation globale, qui rend plus difficile la réalisation des engagements de l’article VI du TNP et accroît le danger d’un emploi volontaire ou accidentel de l’arme nucléaire.
… vers un palliatif insuffisant…
Conscients du coût politique et sécuritaire d’une disparition pure et simple du traité, certains responsables proposent des formes d’« extension volontaire » des plafonds, sous forme d’engagements unilatéraux ou de déclarations conjointes. Des déclarations russes en 2023 et 2025 ont ainsi évoqué le maintien du respect des limites numériques de New START, même en l’absence d’application complète du traité, sous réserve de réciprocité de la part des États‑Unis. Moscou a proposé un gel des plafonds pendant un an, le temps de négocier un nouvel accord, mais Washington n’a pas donné suite. De leur côté, certains experts américains plaident pour un accord politique, moins contraignant qu’un traité ratifié, mais permettant au moins de geler les arsenaux et d’éviter une course déclarée.
Ces solutions présentent des avantages apparents. Elles peuvent être mises en œuvre rapidement, sans nécessiter de nouvelle ratification parlementaire, et offrir un signal de retenue à la veille ou à la suite d’échéances importantes comme les conférences d’examen du TNP. Elles peuvent aussi servir de passerelle vers des négociations plus ambitieuses lorsque le contexte politique sera moins tendu. Toutefois, leur faiblesse majeure réside dans l’absence de mécanismes de vérification. Sans inspections ni échanges de données, la confiance repose sur des déclarations difficiles à corroborer de manière indépendante. Dans un contexte de méfiance extrême, la crédibilité de ces engagements est contestée et leur potentiel stabilisateur limité.
Toutefois, ces palliatifs ne doivent pas être confondus avec une véritable architecture de maîtrise des armements. L’expérience du passé montre que les engagements purement politiques sont facilement révocables et peuvent être abandonnés sans coût juridique. Le mouvement pour l’abolition des armes nucléaires insiste donc sur la nécessité de traiter ces mesures comme des étapes très provisoires, non comme une fin en soi. Elles peuvent réduire, à la marge, certains risques immédiats, mais ne répondent ni à la crise de confiance, ni à la course qualitative aux technologies, ni à la persistance d’arsenaux massifs prêts à l’emploi.
…Ou vers un nouveau paradigme : du contrôle des armements au désarmement effectif
La fin de New START invite à interroger plus radicalement le paradigme dominant du contrôle des armements. Celui‑ci, hérité de la Guerre froide, repose sur une logique de gestion des risques entre grandes puissances dotées d’arsenaux considérés comme légitimes tant qu’ils sont « stables ». Il vise à éviter les excès les plus dangereux de la course aux armements et à prévenir les escalades incontrôlées, mais ne remet pas en cause le principe même de la dissuasion nucléaire. Or, comme le soulignent un nombre croissant de travaux scientifiques, médicaux et humanitaires, cette approche est de moins en moins tenable dans un environnement marqué par la multiplication des acteurs, des erreurs de calcul potentielles et des crises régionales.
Le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), adopté en 2017 et entré en vigueur en 2021, incarne un paradigme alternatif. Il prohibe de manière globale le développement, la possession, le stockage, le transfert, l’emploi et la menace d’emploi d’armes nucléaires, ainsi que l’assistance à de telles activités. Il reconnaît explicitement les conséquences humanitaires catastrophiques de toute utilisation d’armes nucléaires et inclut des dispositions sur l’assistance aux victimes et la remise en état des environnements contaminés. Il est soutenu par un large éventail d’États non nucléaires et par la société civile, mais rejeté par tous les États « dotés » et leurs alliés, qui persistent à voir dans la dissuasion nucléaire un pilier de leur sécurité.
Dans ce cadre, la fin de New START ne devrait pas être l’occasion de « revenir » à une ère de contrôle bilatéral des armements, mais plutôt de repenser la hiérarchie des instruments. Le contrôle des armements, avec des plafonds, des inspections et des mesures de transparence, peut jouer un rôle important de réduction des risques dans une phase transitoire. Mais il devrait être subordonné à l’objectif ultime d’élimination multilatérale, inscrit dans le TNP et au cœur du TIAN. De ce point de vue, il est révélateur que la deuxième réunion des États parties au TIAN ait explicitement dénoncé l’absence de successeur à New START comme un symptôme de l’érosion du régime de non‑prolifération et ait appelé à « contester le paradigme de sécurité fondé sur la dissuasion nucléaire ».
Concrètement, un nouveau paradigme pourrait combiner plusieurs éléments. Sur le plan bilatéral, un accord de « nouvelle génération » entre les États‑Unis et la Russie devrait inclure non seulement les armes stratégiques déployées, mais aussi les armes non stratégiques et les stocks de têtes non déployées, ainsi que certains systèmes émergents. Sur le plan multilatéral, il est urgent d’ouvrir des discussions associant la Chine et d’autres puissances nucléaires à des mesures de transparence, de plafonnement et, à terme, de réduction. Rappelons que les neuf Etats possesseurs sont membres de la Conférence du désarmement de Genève dont l’ordre du jour inclut le désarmement nucléaire. Sur le plan normatif, le TIAN devrait être pleinement intégré aux débats sur la sécurité collective, non comme un texte « symbolique » mais comme une feuille de route pour organiser l’irréversibilité des réductions, à la lumière des avancées techniques récentes en matière de vérification du désarmement.
Des travaux sur la vérification de l’authenticité et du démantèlement des ogives – par exemple ceux développant des techniques de « cryptographie physique » pour contrôler des têtes nucléaires sans révéler d’informations sensibles – montrent qu’il est possible, sur le plan technique, de concevoir des régimes de désarmement vérifiables, y compris au niveau des ogives elles‑mêmes. Autrement dit, ce ne sont pas les obstacles technologiques qui rendent le désarmement irréaliste, mais des choix politiques. Dans cette perspective, la fin de New START révèle moins une incapacité structurelle à contrôler les arsenaux qu’un déficit de volonté de les éliminer.
Conclusion : un tournant critique pour l’ordre nucléaire
La fin du traité New START marque la disparition du dernier vestige d’une architecture de contrôle des armements bilatérale qui, pendant un demi‑siècle, a contribué à limiter et à rendre plus prévisibles les arsenaux stratégiques des États‑Unis et de la Russie. Loin d’être parfait, New START a néanmoins instauré des plafonds contraignants, un régime de vérification robuste et un minimum de transparence, qui ont réduit certains risques de malentendu et d’escalade. Son expiration, sur fond de guerre en Ukraine, de modernisation nucléaire, de montée de nouveaux acteurs comme la Chine et d’érosion d’autres traités, ouvre la perspective d’un monde plus opaque, plus instable et plus propice aux courses aux armements.
Face à ce constat, deux voies se dessinent. La première consiste à tenter de ressusciter, dans une forme ou une autre, la logique de New START : engagements de retenue unilatéraux, arrangements politiques de gel, éventuels accords successoraux centrés sur la gestion des risques entre grandes puissances. Ces options peuvent atténuer certains dangers immédiats, mais elles restent fragiles, réversibles, et ne s’attaquent pas aux racines du problème : l’existence même d’arsenaux susceptibles d’anéantir des sociétés entières en quelques minutes.
La seconde voie, que nous défendons, consiste à replacer l’objectif d’élimination des armes nucléaires au centre de l’agenda. Cela implique de reconnaître que la dissuasion nucléaire, même « encadrée » par des traités, repose sur la menace d’une catastrophe humanitaire inacceptable et ne peut pas constituer le fondement durable de la sécurité internationale. Dans cette perspective, des instruments comme le TIAN ne sont pas des alternatives au contrôle des armements mais son horizon normatif : ils fournissent la boussole qui permet d’évaluer la suffisance et la direction des mesures de réduction des risques.
La fin de New START ne scelle donc pas le destin du désarmement nucléaire. Replacer l’objectif d’abolition au cœur des réflexions, mobiliser les États non dotés, les organisations internationales, la société civile, les scientifiques et les victimes de l’ère nucléaire permet de redonner du sens à la promesse, longtemps trahie, de l’article VI du TNP.
En ce sens, l’échéance de 2026 devrait être saisie non comme un fatal retour à l’anarchie nucléaire, mais comme un moment de vérité. Ou bien les puissances nucléaires persistent dans une logique de compétition armée, en pariant sur la chance pour éviter la catastrophe ; ou bien elles acceptent d’engager enfin un processus sérieux, multilatéral, vérifiable, orienté vers l’élimination progressive de leurs arsenaux. Pour les défenseurs du désarmement nucléaire, la conclusion est claire : la fin de New START n’est pas seulement la fin d’un traité, c’est l’ultime avertissement avant qu’une architecture fondée sur la menace de destruction massive ne finisse, tôt ou tard, par se réaliser.