Vers une maîtrise des armements nucléaires ?

L’annonce par la nouvelle administration américaine de la prorogation pour cinq ans du traité New START qui arrivait à échéance début février, ainsi que le vote par le parlement russe en faveur de cette prorogation, ont été salués avec soulagement par l’ensemble de la communauté internationale.

Le traité New START est le dernier et peut-être le plus important des traités qui ont constitué l’ossature de l’architecture de sécurité internationale. Celle-ci incluait le traité FNI sur les forces nucléaires intermédiaires, le traité Open Skies permettant à ses États parties d’effectuer des vols de reconnaissance au-dessus de leurs installations militaires respectives, et l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien (JCPOA), pour ne citer que les plus récents. Or cet ensemble d’accords bilatéraux ou multilatéraux qui ont garanti une relative stabilité stratégique pendant des décennies a été démantelé en quelques années, essentiellement par la volonté du seul président Donald Trump.

La question se pose maintenant de la reconstruction d’un processus global de contrôle des armements et de désarmement. Une reconstruction qui ne soit pas seulement une reconstitution, mais l’édification d’une nouvelle structure adaptée aux changements géostratégiques et technologiques actuels et futurs.

La période de cinq années qui s’ouvre pour le successeur au Traité New START sera donc nécessairement une période où devront être discutés les nouveaux paramètres qui modifieront sensiblement le paysage stratégique pour l’avenir, particulièrement s’agissant des armes nucléaires.

Bien que ce traité soit un traité bilatéral russo-américain dont l’objet est la limitation des arsenaux nucléaires stratégiques déployés par ces deux pays, la France a toujours été directement concernée par l’enjeu fondamental de ce traité, celui de l’équilibre stratégique dans l’espace euro-atlantique et aussi par le fait qu’elle est une des cinq puissances dotées de l’arme nucléaire.

Quelle sera l’attitude de la France face aux nouvelles revendications qui vont éclore dans ce contexte de changement et, surtout, quelles seront ses réponses à ces nouvelles questions qui ne manqueront pas d’ébranler les fondements de notre politique de dissuasion nucléaire figés dans le marbre de la certitude depuis des dizaines d’années ?

D’ores et déjà deux questions viennent se poser.

La première concerne l’inclusion de la Chine dans les négociations à venir.

Cette question faisait déjà l’objet d’un préalable à la prorogation du traité par l’administration Trump. Il ne fait pas de doute qu’elle sera à nouveau sur la table des négociations à venir. La Chine possède un arsenal comparable au nôtre et à celui de la Grande-Bretagne (pour une population vingt fois supérieure). Notre participation à ces négociations sera inévitablement demandée (notamment par la Russie) alors que nous l’avons toujours refusée, au motif que notre arsenal n’est en rien comparable à celui des deux principales puissances nucléaires. Mais peut-on demander indéfiniment aux autres de réduire leurs arsenaux sans être à un moment donné conduit à se joindre à ce mouvement ?

Où se trouve la stricte suffisance ? Cette notion a déjà évolué dans le temps puisque l’arsenal français a été réduit de moitié depuis la guerre froide et cela sans affaiblissement notre sécurité.

La deuxième question concerne le non-emploi en premier de l’arme nucléaire.

Nous savons que la France s’oppose absolument à ce principe car il serait en contradiction avec sa doctrine de dissuasion nucléaire, qui n’exclut pas une riposte nucléaire à une attaque conventionnelle, chimique ou biologique. Cependant, il semblerait que Joe Biden y soit favorable, de même que la Russie de Vladimir Poutine n’y semble pas hostile, s’alignant ainsi sur la doctrine déjà annoncée par la Chine et l’Inde.

En matière de prévention de la guerre nucléaire, le principe de non-emploi en premier constitue une étape très importante, car il écarte en particulier le risque d’attaque préventive destinée à décapiter la capacité de riposte de l’adversaire. Un risque croissant compte tenu du développement de nouveaux systèmes d’armes, notamment les missiles hypersoniques ou les missiles à propulsion nucléaire qui incitent à une première frappe.

Quels changements pour la doctrine nucléaire française ?

Au-delà des seules négociations dans le cadre de la succession du traité New START, la France ne pourra manquer d’être impliquée dans les discussions concernant la stabilité stratégique, les doctrines nucléaires, la perception des menaces et la mise en œuvre de mesures de confiance, notamment la réduction du risque nucléaire par la mise hors d’alerte avancée des armes nucléaires.

En particulier, le statut nucléaire de l’OTAN et la présence d’armes nucléaires tactiques américaines sur le sol de l’Europe seront quelques-unes des questions qui viendront affecter le statut nucléaire de la France et sa doctrine. Notre pays ne peut rester sourd aux débats démocratiques en cours dans certains pays européens en faveur du retrait des armes nucléaires tactiques américaines.

Le traité New START qui sera prorogé et, à terme, remplacé par un nouvel accord, ne sera pas une résurgence du monde d’avant, mais une préparation du monde d’après. Un monde dans lequel l’arsenal nucléaire français sera remis en question. A la fois dans sa pertinence et dans sa légitimité, sous la pression des deux tiers de la communauté internationale qui soutiennent l’interdiction pure et simple des armes nucléaires.

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Bernard Norlain

Bernard Norlain

Général d’armée aérienne (ret), le Vice-Président d'IDN, Bernard Norlain, est titulaire du diplôme d’Ingénieur de l’Air Force Academy et ancien pilote de chasse. Il a occupé les fonctions de Chef du Cabinet militaire des Premiers ministres Jacques Chirac et Michel Rocard. Il a ensuite dirigé l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (1994-1996), a été Vice-Président de Deloitte & Touche France puis Président Directeur Général de SOFEMA Group. Il est aujourd’hui Président d’honneur du Comité de Défense Nationale et Directeur de la Revue Défense Nationale. Il est Commandeur de la Légion d’Honneur et a reçu la Médaille d’Or Mahatma Gandhi de l’Unesco.
Bernard Norlain

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Général d’armée aérienne (ret), le Vice-Président d'IDN, Bernard Norlain, est titulaire du diplôme d’Ingénieur de l’Air Force Academy et ancien pilote de chasse. Il a occupé les fonctions de Chef du Cabinet militaire des Premiers ministres Jacques Chirac et Michel Rocard. Il a ensuite dirigé l’Institut des Hautes Etudes de Défense Nationale (1994-1996), a été Vice-Président de Deloitte & Touche France puis Président Directeur Général de SOFEMA Group. Il est aujourd’hui Président d’honneur du Comité de Défense Nationale et Directeur de la Revue Défense Nationale. Il est Commandeur de la Légion d’Honneur et a reçu la Médaille d’Or Mahatma Gandhi de l’Unesco.

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