Initiatives pour le Désarmement Nucléaire (IDN)

L’hypocrisie des Etats nucléaires

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Tribune de Paul Quilès, Bernard Norlain et Jean-Marie Collin, 

publiée par le quotidien La Croix du 27 avril 2015 

       Aujourd’hui, s’ouvre à New York la conférence périodique qui fait le point sur l’application du Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP). 

       Cette conférence, qui réunit tous les cinq ans les représentants des 191 Etats signataires du Traité, sera l’occasion de faire un bilan sur l’avancement des résolutions et des engagements pris en 2010, lors de la conférence précédente.  Les puissances nucléaires se sont en effet engagées dans le Document final à «  adopter des mesures de désarmement concrètes «. La France s’était engagée, notamment, à réduire le rôle et l’importance des armes nucléaires dans sa doctrine de défense, à « redoubler d’efforts pour réduire et à terme, éliminer tous les types d’armes nucléaires ». Parmi les mesures, figurait aussi  l’organisation en 2012 d’une conférence pour l’établissement d’une « zone exempte d’armes nucléaires et de destruction massive » au Moyen Orient. 

       Cinq ans plus tard, à la veille de la conférence d’examen du TNP, force est de reconnaître que, à l’exception des négociations avec l’Iran, encore inabouties à ce jour, très peu de progrès ont été réalisés pour lutter contre la prolifération et progresser sur la voie du désarmement nucléaire.           

       Dans cette absence dramatique de résultats, les cinq Etats nucléaires – la Chine, les Etats-Unis, la Grande Bretagne, la France et la Russie, le groupe dit « P5 », ont une responsabilité particulière. En effet, le TNP repose sur une sorte de marché : les Etats ne possédant pas l’arme nucléaire promettent (article II) de ne pas l’acquérir en contrepartie de la promesse (article VI) de ceux qui la possèdent et qui ont signé le traité de s’orienter sérieusement vers l’élimination de leur arsenal. Or, les dernières années ont montré queces Etats n’ont pas respecté leur engagement. 

      Bien au contraire, ils se sont engagés dans un programme de réarmement massif, imités aussitôt par la Corée du Nord et les trois autres pays nucléaires non signataires du TNP : l’Inde, Israël et le Pakistan. C’est ainsi que les Etats-Unis prévoient d’investir près de 400 milliards $ sur 30 ans dans un programme de remise à niveau et de modernisation de leur arsenal nucléaire. La Russie, en sus d’un programme de modernisation sans précédent agite sans cesse la menace nucléaire. La Chine, elle aussi, accroît la taille de son arsenal. Le Royaume Uni s’apprête à développer une nouvelle génération de sous-marins lanceurs d’engins – SNLE – tout comme la France qui, non contente de moderniser les systèmes existants, prévoit de s’équiper de nouveaux missiles et de nouveaux SNLE. Le Président Hollande considère même que « la force de dissuasion, c’est ce qui nous permet d’avoir la capacité de vivre libres » …           

      Force est de constater que les Etats nucléaires font preuve d’une hypocrisie et d’un cynisme confondant. Ils proclament que leur garantie ultime de sécurité repose sur la « bombe » et ils font donc en sorte que leurs armements nucléaires deviennent encore plus efficaces en termes de portée, précision, vulnérabilité et ubiquité. Dans le même temps, ils tiennent à l’égard des 186 autres membres du TNP un discours lénifiant, en se contentant de se référer aux grands objectifs de non-prolifération et de désarmement dans le cadre d’une politique des « petits-pas ». 

       Un tel comportement a pour conséquence d’encourager les quatre autres pays nucléaires à poursuivre de façon intensive le développement de leurs arsenaux, mais aussi d’inciter à se doter de l’armement atomique les pays non-nucléaires, qui invoquent les mêmes arguments de sécurité. 

       Le document préparé par le groupe « P5 » pour la conférence du mois d’avril est à cet égard un monument de tartufferie. Au-delà de leur proclamation d’une volonté de respecter les grands engagements du TNP, on ne trouve aucune mesure concrète traduisant cette volonté. En cinq années, les Etats du « P5 » n’ont même pas réussi à se mettre d’accord pour l’établissement d’un glossaire consacré aux armes nucléaires. S’il est vrai que le diable se cache dans les détails, ce problème de sémantique dénote bien une absence de volonté de progresser dans la voie du désarmement.           

       Jusqu’ici, le TNP nous a préservés d’une nouvelle vague de prolifération. Or, la crédibilité de ce traité ne tient plus aujourd’hui qu’à un fil. Même si des signes positifs existent avec les négociations relatives à l’Iran, les Etats nucléaires ne sont pas prêts à signer le moindre traité susceptible de limiter ou d’interdire leurs armements nucléaires. Ce faisant, ils mettent en danger le consensus -relatif – qui s’est instauré autour du TNP et prennent le risque de provoquer son effondrement.           

        Les Etats nucléaires peuvent et doivent prendre de sérieux engagements pour réduire significativement la taille de leur arsenal, pour maintenir à un strict minimum le nombre d’armements physiquement déployés et prêts à un lancement immédiat et pour revoir leurs doctrines stratégiques dans le sens d’une diminution du rôle des armes nucléaires.           

         Au lieu de se glorifier d’être en tête des technologies nucléaires et d’encourager de ce fait la course aux armements[1], la France s’honorerait, à l’occasion  des célébrations du 70ème anniversaire de la création de l’ONU, en 2015, de prendre la tête d’un processus de désarmement multilatéral, progressif et contrôlé. En se fixant comme priorité la préservation du monde face à la menace d’apocalypse nucléaire, elle serait fidèle à sa vocation humaniste et à ses ambitions mondiales. 

                              Paul QUILES, ancien ministre de la défense, Président d’ALB

                              Bernard NORLAIN, Général d’armée aérienne (2S), Vice-Président d’ALB

                              Jean-Marie COLLIN, Directeur France PNND, Vice-Président d’ALB

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[1] Manuel Valls : « la France fait la course en tête pour les technologies de dissuasion » (23 octobre 2014)

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