L’OTAN doit se réinventer

Sommet de Varsovie : l’OTAN doit se réinventer

 

Les 8 et 9 juillet prochains, se tiendra à Varsovie le sommet de l’OTAN, où les chefs d’Etat des pays membres se rencontreront

Ce sommet arrive à un moment où la sécurité et la cohésion de l’Europe sont secouées par de nombreux facteurs de déstabilisation : résurgence de la menace à l’Est, crises sur son flanc sud, crise des migrants, terrorisme, désengagement –relatif- américain, sortie britannique de l’Europe. Les défis de sécurité auxquels se trouve confrontée l’Alliance atlantique et son bras armé, l’OTAN, sont immenses.

            OTAN-Russie : concilier fermeté et détente

Le premier défi est celui de la conduite à tenir vis-à-vis de la Russie. Certes le Président Poutine a rendu un fier service à l’OTAN en lui donnant l’occasion de revenir à sa vocation historique. Mais dans ce cadre d’un nouvel affrontement entre les pays occidentaux et la Russie, l’OTAN est à la fois la solution et le problème. Le problème parce qu’elle est perçue par les Russes comme agressive et constitue leur adversaire principal, la solution parce que elle est, dans l’immédiat, la seule garantie de sécurité notamment pour les pays de l’Europe de l’Est face à l’agressivité  de la politique étrangère et de sécurité russe, clairement affichée à l’occasion de l’annexion de la Crimée et du conflit en Ukraine.

La difficulté, le défi, est donc de doser ce désir d’assurance de sécurité et le souhait d’éviter toute provocation. Entre ceux qui veulent renforcer la présence militaire dans les pays  est-européens et y installer des bases permanentes de l’OTAN, comme le souhaitent les Polonais et ceux, comme les Allemands, qui estiment que ces exercices sont de la provocation et qu’il est urgent de renouer le dialogue avec la Russie, l’équilibre sera difficile à trouver. Il est pourtant indispensable.

Pour l’instant et faisant suite aux décisions prises au sommet tenu en 2014 au Pays de Galles, l’OTAN a pris une série de mesures en quelque sorte « miroir » de celles prises par la Russie, qui a multiplié ces dernières années les provocations aux frontières de l’OTAN.

 L’OTAN a ainsi engagé une série de manœuvres destinées à démontrer ses capacités de réaction et a  poursuivi le déploiement de son bouclier anti-missile Aegis Ashore en Roumanie, ce qui est considéré par les Russes, à tort ou à raison, comme une menace majeure. Tout ceci constitue un jeu dangereux, d’autant plus qu’il n’est pas contrôlé. Aussi beaucoup de voix se font entendre pour que le dialogue soit renoué entre l’Otan et la Russie, notamment par la poursuite de la réactivation du Conseil Otan-Russie. Celui-ci pourrait être le lieu d’échanges sur les doctrines et les structures de forces, afin d’éviter dans l’immédiat les incidents et les dérapages dans les affrontements quasi-quotidiens et réduire les risques d’un conflit accidentel.

Le défi que doit donc relever l’Otan dans sa politique de sécurité à l’Est réside dans le dosage entre dissuasion et dialogue. Trouver une approche équilibrée entre l’affirmation de sa volonté d’appliquer l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord si nécessaire et ainsi de rassurer les pays de l’Europe de l’Est mais, en même temps, de dialoguer avec la Russie pour démontrer qu’elle n’est qu’une organisation défensive.

            Quel rôle pour les armes nucléaires ?

A ce défi vient s’ajouter celui des armes nucléaires tactiques américaines stationnées en Europe et mises en œuvre, sous contrôle opérationnel américain, par quatre nations, membres de l’OTAN.   

Depuis la fin de la guerre froide le rôle des armes nucléaires n’a cessé de décliner en passant de 2500 armes nucléaires tactiques en 1993 à 180  aujourd’hui. Et comme cela a été confirmé au sommet du Pays de Galles, le nucléaire ne semble plus être un élément central de la stratégie de l’Otan.

Cependant, compte tenu de la résurgence d’un activisme militaire russe très vif, de la gesticulation nucléaire du président Poutine au moment de l’annexion de la Crimée et aussi des déclarations d’officiels russes sur le rôle possible des armes nucléaires dans la politique de sécurité russe, il est apparu qu’une révision du Strategic Concept de l’OTAN devait être envisagée. Dans cet esprit, un groupe de préparation du sommet de Varsovie est chargé de proposer un renforcement de la dissuasion nucléaire, qui aurait pour but, d’une part de rassurer les Etats en contact avec la Russie et d’autre part de dissuader la Russie de s’étendre comme en Crimée.

Mais cette pression en faveur d’un nucléaire renforcé dans la stratégie de l’OTAN se heurte à une opposition très forte, compte tenu des conséquences prévisibles que ce renforcement susciterait :

. Tout d’abord la probabilité d’une agression nucléaire de la part de la Russie parait très faible et peu vraisemblable dans tous les scénarios possibles

. Il y aurait un risque d’escalade nucléaire extrêmement dangereux, ce qui serait un très mauvais signal pour les relations OTAN-Russie déjà très dégradées.

. Depuis plusieurs années les responsables militaires de l’OTAN reconnaissent que les armes nucléaires tactiques stationnées en Europe n’ont plus aucune utilité opérationnelle, ne serait-ce que parce qu’elles sont obsolètes.

Un rapport de la Rand Corporation de 2016[1] établit que la présence d’armes nucléaires tactiques ne changerait rien au rapport de forces entre l’OTAN et la Russie.

 Pour que ce renforcement soit crédible, il faudrait rendre crédibles ces armes, ce qui implique de les moderniser. Ainsi le remplacement des bombes B61 actuelles par des B61-12 aurait un coût de 13 milliards de dollars pour 400 bombes, dont 200 pourraient être affectées au théâtre européen. A ce coût il faudrait rajouter le coût de modernisation des avions porteurs ou leur remplacement et le coût de rénovation et d’adaptation des installations de stockage en Europe.

. Trois Etats européens sur lesquels sont stationnées les bases nucléaires ont déjà exprimé leur réticence, voire leur opposition, à la présence d’armes nucléaires sur leur territoire.

. Ces sites nucléaires sont vulnérables à des attaques terroristes, particulièrement dans le contexte actuel.

Pour toutes ces raisons il apparait que la priorité devrait être donnée à un renforcement des capacités conventionnelles de l’OTAN couplé avec un renforcement des relations diplomatiques et politiques avec la Russie, plutôt qu’à une gesticulation nucléaire inefficace et dangereuse.

Mieux encore, ces armes nucléaires pourraient être rapatriées aux Etats-Unis, ce qui donnerait un signal fort permettant d’initier un processus  de détente plus que jamais nécessaire.

            Face aux menaces multiples, la sécurité collective en question

Troisième défi : quelle priorité donner en termes de sécurité au flanc sud de l’OTAN, caractérisé par son instabilité ? En Afghanistan, après la FIAS et la mission Resolute Support, quel rôle doit jouer l’OTAN dans la phase de transition à venir et quel partage avec Bruxelles ? Les Afghans représentent la deuxième nationalité parmi les migrants vers l’Europe.

Se pose aussi la question de l’implication de l’OTAN dans la gestion des crises autour de la Méditerranée et avec quels moyens.

A ce défi s’ajoutent ceux de la lutte contre le terrorisme et l’immigration clandestine.

Ce défi qui met en question le principe de la mission de sécurité collective de l’OTAN dans l’espace euro-atlantique est majeur pour la crédibilité de l’OTAN et pour sa cohésion. En effet les Etats du sud réclament plus de présence de l’OTAN pour faire face à l’Etat Islamique et à la décomposition systémique de certains pays du Moyen Orient et de l’Afrique du Nord. Ce qui implique l’élaboration d’une stratégie pour le sud.

            L’impasse budgétaire

Le quatrième défi est de nature financière. Outre le surcoût, déjà évoqué,  qu’impliquerait un renforcement nucléaire, il existe un double déséquilibre financier : transatlantique et intra-européen.

Transatlantique : les Etats-Unis assument près des ¾ des dépenses totales de l’OTAN pour la Défense. Ils souhaitent clairement un rééquilibrage de ces charges, essentiellement en raison de la réorientation de leur stratégie. Cette revendication risque de s’aggraver dans la perspective de la prochaine élection présidentielle où le candidat républicain a qualifié l’OTAN « d’obsolete »

Intra-européen : il y a une forte inégalité entre les différentes contributions des pays membres. Certains d’entre eux sont très loin de l’objectif de 2% du PIB fixé par l’OTAN pour leur budget de Défense.

            Un pilier européen dans la tourmente

Le cinquième défi, et non le moindre, est un défi politique. Dans le contexte d’un désengagement américain, d’une sortie de la Grande-Bretagne de l’Europe, d’une reconfiguration possible de l’Union européenne, comment doit se positionner l’OTAN, comment peut-elle maintenir son unité et sa cohésion, tout en garantissant aux Européens la maîtrise de leur destin ?

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            Pour faire face à ces défis, l’OTAN ne peut plus se contenter des recettes habituelles. Elle doit se réinventer pour imaginer, en liaison avec l’Union européenne, une nouvelle stratégie de sécurité pour la région euro-atlantique. Cette nouvelle stratégie devrait combiner l’ouverture d’un nouveau dialogue avec la Russie et le renforcement de sa garantie de sécurité pour tous les Etats membres, en respectant son engagement de prendre en compte toutes les menaces, qu’elles viennent de l’Est ou du Sud.

Dans ces conditions, le sommet de Varsovie revêt une importance considérable, d’autant plus qu’il intervient à un moment où le pilier américain et le pilier européen sont fragilisés.

 

Bernard Norlain

[1]  Davis A.Shlapak and Michael W.Johnson ” Reinforcing Deterrence on NATO’s Eastern Flank: Wargaming the Defense of the Balkans “

Rand Corp. 2016,p.7

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