L’OTAN A-T-ELLE ENCORE UN SENS ?

Bafouée, ignorée, soumise à la pression des États-Unis, l’Alliance atlantique, censée incarner la solidarité transatlantique face à la menace extérieure, est en droit d’éprouver un doute existentiel. La réaction des Alliés européens à ces défis demeure pour l’heure hésitante et timorée. Toutefois, la réflexion commence à s’imposer dans les milieux préoccupés des conséquences de cette situation pour la sécurité du Continent et celle du monde, tant le risque d’escalade vers le conflit nucléaire est désormais reconnu. Les solutions préconisées ne contribuent certes pas toutes à la cessation de la course aux armements, d’où l’importance du rappel de celles qui préconisent la réduction du risque nucléaire et le désarmement négocié.

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Les quatre gifles de Trump à l’OTAN

Le mandat de Donald Trump a commencé avec un premier camouflet à la solidarité transatlantique. Lors de sa visite à l’OTAN en mai 2017, il a délibérément omis de réitérer le soutien américain à l’Article 5 du Traité Nord-Atlantique selon lequel toute attaque contre un pays allié est une attaque contre l’Alliance. Ce n’est qu’ultérieurement qu’il a admis ce soutien comme allant de soi.

Lors du sommet de l’OTAN de juillet 2018 à Bruxelles, il a menacé les Alliés de se retirer de l’organisation dont les Etats-Unis étaient un des co-fondateurs si l’objectif de 2 % de dépenses militaires par rapport au PNB n’était pas atteint au 1er janvier 2019. Il est vrai que, pour Trump, derrière ce chiffre se cachent des milliards de dollars de commandes d’armement américain. Au final, le communiqué ne mentionne que 2024 comme date limite conformément à l’objectif de 2 % décidé en 2014, mais la tactique de l’ultimatum a laissé des traces.

En octobre 2018, Trump a annoncé, sans avoir consulté les Alliés, le retrait américain du Traité sur les Forces nucléaires intermédiaires (INF) conclu avec l’URSS en 1987 en prétextant une violation de ses dispositions par la Russie. Certes, ce traité est bilatéral et l’OTAN n’y est pas directement partie. Toutefois, les missiles nucléaires éliminés par cet accord étaient bien déployés sur le territoire de plusieurs pays alliés. Si les Etats-Unis entendent se délier de toute contrainte et de nouveau déployer en Europe de tels missiles (ayant une portée se situant entre 500 et 5 500 km), il faudra qu’ils trouvent des pays alliés disposés à les accueillir. Or ceux-ci ne se bousculent pas, c’est le moins qu’on peut dire. Le Ministre allemand des Affaires étrangères,  Heiko Maas, a été d’une grande clarté : « Le stationnement de nouveaux missiles à moyenne portée en Europe se heurtera à une forte résistance de la part de l’Allemagne ».

Dernier avatar de l’attitude de Trump envers ses Alliés : l’annonce-surprise du retrait unilatéral des forces américaines déployées en Syrie aux côtés de celles de plusieurs pays membres de l’OTAN, dont la France, pour lutter contre l’Etat islamique.  Avant de parvenir à cette décision lors d’un entretien téléphonique avec son homologue turc Recep Erdogan, le président des Etats-Unis lui avait enjoint, en janvier 2018, d’« éviter toute action qui risquerait de provoquer un affrontement entre les forces turques et américaines », n’hésitant pas à envisager une confrontation avec la Turquie, allié de l’OTAN qui accueille sur son sol des armes nucléaires américaines, au cas où celle-ci aurait attaqué les combattants kurdes (YPG) soutenus par Washington. En août 2018, Trump imposa à la Turquie de lourdes sanctions économiques pour exercer sur elle des pressions en vue de la libération du pasteur américain Andrew Brunson accusé de terrorisme. Le retrait américain de Syrie peut certes s’analyser comme une victoire d’Erdogan, désormais libre de neutraliser le YPG sans risquer d’opposition américaine, mais c’est aussi un fardeau imposé à la Turquie et aux autres membres occidentaux de la coalition, mis au défi d’achever seuls militairement l’Etat islamique.

Désavoué par son Secrétaire à la Défense, Jim Mattis, et son Envoyé spécial pour la lutte contre l’Etat islamique,  Brett McGurk, qui ont tous deux démissionné, Trump l’a aussi été par plusieurs Alliés dont la France, quand le président Macron a « regretté profondément » le retrait américain et souligné qu’ « un allié se doit d’être fiable ». Il faut dire que, outre les quelque 2 000 militaires américains déployés en Syrie, Trump a décidé de rapatrier la moitié des 14 000 GIs combattant en Afghanistan dans le cadre de l’opération de l’OTAN, sans avoir davantage consulté ses Alliés. Dans sa lettre de démission, le général Mattis a enfoncé le clou : « Les Etats-Unis ne peuvent pas protéger leurs intérêts… sans  maintenir des alliances fortes et sans faire preuve de respect envers ces Alliés ».

La réaction des Alliés aux défis de Trump

Ces gifles infligées à l’OTAN et à ses membres par son principal partenaire, pour sérieuses qu’elles soient, ne résument pas à elles seules une politique étrangère hégémonique, fondée sur un mélange toxique d’unilatéralisme, de menace de la force et d’isolationnisme. Les Alliés proches de Washington ont eu par ailleurs à subir successivement : la dénonciation américaine de l’accord de Paris sur le changement climatique en juin 2017 ; le retrait de l’Accord sur le nucléaire iranien en mai 2018, suivi par l’imposition de sanctions notamment envers les pays européens s’ajoutant à des droits de douane de respectivement 25 et 10 % sur l’acier et l’aluminium européens ;  les menaces d’attaque nucléaire contre la Corée du Nord suivies de l’acceptation d’un sommet américano-nord-coréen marqué par des concessions de Trump en juin 2018 ; l’annulation de la signature de Trump du communiqué du G7 au Canada en juin 2018 ; la polémique sur une « vraie armée européenne » et les propos du président Macron jugés « très insultants » pendant la commémoration du centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale.

Face à cette attitude sans précédent de la part d’un président américain, les Alliés ont, dans l’ensemble plutôt fait le dos rond, soucieux de ne pas remettre en cause une Alliance dont la raison d’être, la légitimité, et l’efficacité (par exemple au Moyen-Orient ou en Afghanistan) sont pourtant loin d’être évidentes. Les pays d’Europe centrale et orientale continuent de se sentir menacés par un comportement jugé agressif de la Russie, laquelle le justifie par réaction à sa perception d’une expansion de l’OTAN vers ses propres frontières. Dès lors, ces pays n’escomptent de salut qu’à travers la présence militaire de l’OTAN et un renforcement de ses capacités y compris nucléaires.

Les trois grands alliés européens, Allemagne, France et Grande-Bretagne, aux côtés de l’Union européenne en tant qu’organisation, s’efforcent de sauver l’Accord sur le nucléaire iranien en rassurant les entreprises européennes qui hésitent à affronter les sanctions américaines ; mais le bâton américain semble bien plus dissuasif que les carottes européennes ne sont incitatives.

Sur la défense européenne, la relance d’un débat souhaité tant du côté français que du côté allemand, même s’il est facilité par la perspective du Brexit et de la levée de l’opposition historique britannique, peine à mobiliser les autres Etats membres qui hésitent toujours entre l’autonomie stratégique de l’Europe et le soutien espéré des Etats-Unis dans le cadre de l’OTAN. Ceci sans compter avec les divisions croissantes entre partisans d’un maintien de la dissuasion nucléaire au sein de l’OTAN et soutiens à l’interdiction pure et simple des armes nucléaires.

Les solutions : statu quo, réforme ou disparition de l’OTAN ?

La fin de l’année 2018 et les avanies que Trump a infligées aux Européens sont propices à la réflexion sur l’avenir des relations transatlantiques.

Certes, la première solution consisterait dans le statu quo, alimenté par l’espérance d’un retour à la normalité à la fin du mandat de Trump. Or, rien ne garantit que celui-ci disparaîtra de la scène politique en 2020. Et même si cela était le cas, rien ne dit que le prochain président américain ne poursuivrait pas dans la même voie. Après tout, le thème isolationniste (« Les Etats-Unis ne sont pas le gendarme du monde » ; « les Alliés doivent payer pour leur sécurité ») recueille un certain soutien populaire outre-Atlantique.

De surcroît, au-delà de la base électorale du président actuel, les moteurs de la politique étrangère et de défense des Etats-Unis sont suffisamment puissants pour influencer celle-ci quelle que soit l’administration au pouvoir : il s’agit principalement du complexe militaro-industriel et des idéologues néo-conservateurs qui prospèrent sur la peur de la montée en puissance de la Russie et de la Chine ainsi que des conflits régionaux. D’ailleurs, après le « pivot vers l’Asie » d’Obama, l’obsession de Trump vis-à-vis de la Chine explique son désintérêt croissant pour l’Europe et laisse augurer d’un étiolement de l’OTAN.

Une autre approche consisterait à admettre que l’OTAN et la Russie vont continuer à s’affronter pour une période indéterminée mais que leur intérêt mutuel leur commande d’adapter leur posture de dissuasion à un niveau tel qu’il réduise le risque d’escalade. C’est ce que préconisent des membres de l’European Leadership Network et qui rejoint les contributions plus discrètes mais aussi substantielles du Réseau de Think Tanks et d’Institutions académique de l’OSCE.

D’autres experts, tels François Heisbourg et  Maximilian Terhalle, vont plus loin et préconisent carrément que la France et l’Allemagne prennent en charge la sécurité européenne en étendant le parapluie nucléaire français aux autres Alliés et en coordonnant le financement et le déroulement des opérations extérieures européennes. Mais ils admettent en même temps que le parapluie nucléaire américain subsisterait, y compris sous la forme du maintien des armes nucléaires stationnées dans plusieurs pays européens.  S’ils appellent à « briser les tabous » rendant actuellement impensable une telle évolution, ils ne précisent nullement comment notamment convaincre une opinion allemande foncièrement hostile à la dissuasion nucléaire même si elle l’a tolérée jusqu’ici. Au surplus, si la politique nucléaire de l’OTAN n’était pas modifiée, on voit mal en quoi la solution préconisée aboutirait à accroître substantiellement l’autonomie stratégique européenne.

D’autres, tels Frédéric Lefebvre, ancien ministre de Nicolas Sarkozy, estiment que le « lâchage » des Alliés par les Etats-Unis exige de « poser officiellement… la question du rôle de l’OTAN et de son fonctionnement » voire de « recréer un axe Bruxelles/Moscou solide pour contrebalancer l’axe Washington/Ankara ». Il conclut lui aussi à la nécessité d’une « initiative commune (franco-allemande) sur la construction d’une défense européenne et d’un pacte de financement de celle-ci ».

Pour rappel : les propositions d’IDN

La position d’IDN consiste à dénoncer l’arme nucléaire quel qu’en soit le possesseur, ce qui inclut l’OTAN, laquelle se considère comme une « Alliance nucléaire ». L’évolution de l’Organisation et la mise au point d’une défense européenne indépendante semblent inévitables et, comme on l’a vu, seront facilitées par l’attitude américaine et le Brexit. Force est de constater toutefois que ces processus sont complexes, exigeront du temps, des ressources et une mobilisation politique qui fait encore défaut en Europe.

En attendant, IDN apporte sa contribution en mettant l’accent sur l’urgence de réduire le risque de guerre nucléaire en vue d’un « désarmement multilatéral, progressif et contrôlé » qui aura forcément une incidence sur l’OTAN.  Parmi ses 12 mesures présentées en février 2018 figuraient : la réduction du niveau d’alerte des forces nucléaires, principalement américaines et russes ; le retrait des armes nucléaires tactiques américaines déployées en Europe en échange du retrait total des armes nucléaires tactiques russes d’Europe ; l’adoption d’une politique de non-emploi en premier par toutes les puissances nucléaires ; l’entrée en vigueur du Traité d’interdiction complète des essais nucléaires ; l’adoption d’un Traité d’interdiction de production des matières fissiles à des fins d’armement ; la réduction drastique des stocks d’armes nucléaires ; et l’adhésion des puissances nucléaires au mécanisme prévu par le Traité d’interdiction des armes nucléaires (plan de désarmement national avant ou après ratification).

Avant le sommet de l’OTAN de juillet 2018, IDN lançait un appel à éliminer les armes nucléaires tactiques d’Europe, dénonçait les pressions américaines sur les Alliés et soulignait les contradictions nucléaires de l’OTAN. Le 14 septembre, IDN exhortait à ne pas faire de l’Europe un nouveau champ de bataille nucléaire et réitérait cet appel le 22 octobre 2018 après l’annonce du retrait américain du Traité INF. Enfin, le 19 décembre 2018, elle relayait l’appel de 81 personnalités en faveur d’une réponse européenne au retrait américain du Traité INF.

Le choix n’est donc nullement entre la soumission et le saut dans l’inconnu. Les moyens de réduire le risque de catastrophe nucléaire tout en accroissant l’autonomie stratégique de l’Europe ne manquent pas.

Par Marc Finaud, membre du Bureau d’IDN

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