Trump : la dissuasion ne peut reposer dans les mains d’un seul homme

Deux jours après la prise d’assaut du Capitole américain par des partisans du président Trump, la présidente démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a déclaré s’être entretenue avec l’armée américaine pour s’assurer que Donald Trump ne puisse pas utiliser les codes nucléaires. “Ce matin, j’ai parlé avec le chef d’état-major américain Mark Milley pour discuter des précautions disponibles afin d’éviter qu’un président instable ne lance des hostilités militaires ou accède aux codes de lancement et ordonne une frappe nucléaire”, a-t-elle écrit à ses collègues parlementaires. Elle a également menacé de saisir le Congrès pour destituer le président si celui-ci ne démissionnait pas.

Crédits photo : Slate.

Ces déclarations interviennent quelques jours après que Trump a exhorté des milliers de ses partisans à marcher vers le Capitole, interrompant ainsi la session de certification de la victoire de Joe Biden au Sénat. Si ces émeutes sont une grave atteinte à la démocratie, Nancy Pelosi rappelle un problème plus dramatique encore : aux États-Unis comme en France, la décision de déclencher le feu nucléaire repose sur les épaules d’un seul homme. En sa qualité de commandant en chef des armées, le président Trump est le seul à avoir la compétence et l’autorisation de déclencher une frappe nucléaire.

Trump : 5 minutes pour lancer un missile nucléaire

Cinq minutes suffisent au président américain pour déclencher le feu nucléaire, et ce depuis n’importe quel endroit dans le monde. Après avoir décidé de la frappe, le président convoque une réunion avec ses conseillers militaires et civils. Cette réunion est la seule fenêtre disponible pour dissuader le président de lancer le feu nucléaire. Si la décision est confirmée, le sous-directeur des opérations du Pentagone est tenu de transmettre les ordres finaux du président et ce, quel que soit l’avis des conseillers présents à la réunion.

In fine, la procédure de lancement de ces armes de destruction massive ne repose donc que sur le jugement d’un seul homme qui peut, de manière légale, faire fi de l’avis d’un groupe d’experts et décider seul de déclencher le feu nucléaire. Cette procédure est similaire dans nombre de puissances nucléaires, telles que la France ou la Russie, où le pouvoir nucléaire est concentré dans les mains d’un seul homme.

Le danger des pleins pouvoirs nucléaires

En dehors de ce constat, la rapidité d’une telle décision, fondée sur des seuils d’alerte toujours plus bas, interroge sur les fondements psychologiques et humains de cette décision. La frappe étant le plus souvent décidée en réponse à une agression ennemie, la dissuasion fonctionne donc en misant sur la rationalité de son adversaire pour éviter un dénouement catastrophique pour les deux parties. La dissuasion nucléaire suivant cette même logique, l’avenir de l’humanité se fonde dès lors sur l’espoir de la rationalité de quelques hommes.

Ce pari psychologique est évoqué par le président François Hollande en 2017 à la veille du second tour des élections présidentielles, lorsqu’il rappelle que l’arme nucléaire française ne pouvait “pas être mise entre n’importe quelles mains”, en référence à la candidate présidentielle du Rassemblement national Marine le Pen. Derrière cette phrase politique réside un débat nécessaire sur la procédure de lancement des missiles nucléaires et sur la “concentration présidentielle” de celle-ci. Confier une telle mission à une minorité politique, en excluant les experts et en omettant l’avis des citoyens, est une vision qui obère l’essence même de nos démocraties.

Ce rappel lancé par l’ancien président français fait écho à la situation actuelle aux États-Unis, où Nancy Pelosi s’inquiète du degré de discernement du président Trump et sur le potentiel danger régnant autour de sa possession des codes d’un arsenal nucléaire de 5 800 ogives.

Quelle pertinence pour la dissuasion aujourd’hui ?

La pratique de la dissuasion nucléaire est un héritage direct de la guerre froide et de la crainte d’un affrontement généralisé entre les deux superpuissances américaine et soviétique. Depuis l’éclatement de l’URSS, les nouvelles menaces ont mis en lumière l’inutilité de la dissuasion nucléaire. La réponse aux nouveaux enjeux transnationaux et transcontinentaux que représentent le terrorisme ou le dérèglement climatique ne réside en rien dans la stratégie de dissuasion nucléaire, mais davantage dans des réponses sécuritaires multilatérales.

L’approche unilatérale semble dès lors dépassée, et la dissuasion nucléaire est à l’inverse des réponses nécessaires face aux problématiques sécuritaires contemporaines. De plus, l’essence même de la mission de la dissuasion nucléaire — entendue comme une doctrine défensive fondée sur une crainte réciproque des conséquences liées à l’emploi en premier de l’arme nucléaire — s’annule, son utilisation ne reposant que dans les mains d’un seul homme que l’on espère rationnel.

La nécessité d’un débat sur la dissuasion nucléaire

En somme, l’appel de Nancy Pelosi à éloigner Donald Trump des codes nucléaires américains est un acte certes politique, mais il alerte surtout sur les dérives et les dangers autour des procédures de lancements du feu nucléaire dans le monde, et sur l’obsolescence du principe de dissuasion nucléaire.

À l’aune du dérèglement climatique, du terrorisme, des cyberattaques et des menaces nouvelles, la dissuasion nucléaire, souvent avancée comme garante de la sécurité d’une nation, se révèle être, à l’inverse, un des plus grands obstacles à la démocratie. Donner les pleins pouvoirs nucléaires à un seul homme est résolument antidémocratique et en dit long sur le danger de cette arme au plan sécuritaire et idéologique.

Il est aujourd’hui urgent de débattre sur un contrôle de cette compétence. Au-delà, il est nécessaire de réfléchir à l’utilité même de la dissuasion nucléaire. La préservation d’une certaine idée de la démocratie passe nécessaire par l’abolition de la dissuasion nucléaire, et par la fin d’un monde militairement nucléarisé.

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Fabrice Senechal

Fabrice Senechal

Fabrice Senechal est étudiant en Licence de Relations Internationales à Sciences Po Saint-Germain. Passionné par la géopolitique et les sciences politiques, il se spécialise sur le nucléaire iranien, le monde arabe et la situation sécuritaire au Proche-Orient et Moyen-Orient.
Fabrice Senechal

Fabrice Senechal

Fabrice Senechal est étudiant en Licence de Relations Internationales à Sciences Po Saint-Germain. Passionné par la géopolitique et les sciences politiques, il se spécialise sur le nucléaire iranien, le monde arabe et la situation sécuritaire au Proche-Orient et Moyen-Orient.

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