Le non‑emploi en premier à l’épreuve : la doctrine nucléaire chinoise en question

© Lacroix

Par Solène Vizier

 

Depuis son premier essai nucléaire en octobre 1964, la Chine affirme qu’elle ne sera « jamais la première » à employer l’arme nucléaire, quelles que soient les circonstances. Cette doctrine de nonemploi en premier (NFU) est devenue, au fil des décennies, l’un des piliers de la stratégie de dissuasion chinoise, et un élément central du récit de Pékin : celui d’une puissance nucléaire attachée à l’idée d’une force « minimale » et strictement défensive.

Une telle doctrine, si elle était crédible et généralisée, pourrait constituer un levier réel de réduction des risques : un NFU universel diminuerait fortement les incitations au tir préventif et limiterait les scénarios d’escalade incontrôlée. Mais la question est désormais de savoir si le NFU chinois demeure autre chose qu’une posture déclaratoire, au regard de la modernisation accélérée des forces et du basculement possible vers une posture de lancement sur alerte.

Aux origines du NFU : une réponse au « chantage nucléaire »

IDN rappelle que le choix chinois du NFU s’inscrit dans un contexte très particulier : celui des menaces nucléaires américaines pendant les crises du détroit de Taïwan, et plus largement du « chantage nucléaire » exercé par Washington et Moscou dans les années 19501960. Mao Zedong, confronté à la vulnérabilité stratégique de la Chine, opte alors pour un programme nucléaire qui vise moins à la parité qu’à la survie politique du régime.

La Fondation pour la recherche stratégique (FRS) souligne que le nonemploi en premier est, dès l’origine, « au premier chef le fait personnel de Mao » : il permet à Pékin de concilier deux objectifs a priori contradictoires, la recherche d’un statut de grande puissance et un discours tiersmondiste de rejet de la course aux armements. En se dotant de l’arme atomique tout en promettant de ne jamais l’utiliser le premier, la Chine tente de légitimer sa démarche aux yeux des pays du Sud et de se présenter comme un acteur singulier au sein du club nucléaire.

La doctrine s’accompagne d’engagements complémentaires : la Chine affirme qu’elle n’utilisera jamais l’arme nucléaire contre un État non doté ni contre une zone exempte d’armes nucléaires, renforçant ainsi les garanties négatives attendues par les parties au TNP.

Une doctrine mise en scène comme instrument diplomatique

Audelà de son rôle doctrinal interne, le NFU est devenu un outil diplomatique que la Chine s’efforce de promouvoir dans les enceintes multilatérales. Lors de réunions du P5 (les cinq États dotés au titre du TNP), Pékin plaide depuis des années pour la négociation d’un traité de nonemploi en premier mutuel entre les membres du club, ou a minima d’une déclaration politique conjointe.

En janvier 2022, à la suite d’une déclaration commune des dirigeants du P5 sur la prévention de la guerre nucléaire, le directeur du département du désarmement au ministère chinois des Affaires étrangères, Fu Cong, appelle explicitement les cinq puissances à « abandonner les doctrines de dissuasion fondées sur l’emploi en premier » et à négocier un instrument juridique consacrant le NFU mutuel. En 2024, alors qu’elle assure la coordination du processus P5, la Chine réitère cette proposition à l’Assemblée générale des Nations unies et au sommet du Forum sur la coopération sinoafricaine (FOCAC).

Ce type d’initiative n’est pas à balayer d’un revers de main : un traité multilatéral de nonemploi en premier entre États dotés serait une avancée normative importante, à condition qu’il soit crédible, vérifiable et accompagné de mesures de réduction des arsenaux. Mais du point de vue des autres puissances, la proposition reste largement perçue comme un outil de communication, difficilement compatible avec la modernisation accélérée des capacités chinoises.

Le scepticisme croissant des autres puissances nucléaires

Les ÉtatsUnis, la France, le RoyaumeUni et, dans une moindre mesure, la Russie, se montrent très sceptiques visàvis de la doctrine de NFU chinoise. La Revue nationale stratégique française de 2025 souligne que Pékin « continue de réaffirmer sa doctrine de nonemploi en premier » tout en menant une modernisation massive de ses trois composantes nucléaires, ce qui nourrit les doutes sur la stabilité de sa posture réelle.

Une note de la FRS, rédigée dans le cadre de son Observatoire de la dissuasion, insiste sur la dimension ambivalente du NFU : entre « signalement stratégique », « outil diplomatique » et « fixation doctrinale », il est difficile de discerner ce qui relève de la contrainte réellement acceptée par l’appareil militaire. L’étude note que pour une partie de l’expertise chinoise, la doctrine aurait même « échoué » en n’empêchant ni le déploiement de systèmes antimissiles américains ni la consolidation des alliances régionales qui contrarient Pékin.

Aux ÉtatsUnis, un article du Washington Times résume la position de certains cercles : la proposition chinoise de NFU est un « nonstarter », compte tenu du « vaste programme de montée en puissance nucléaire » de Pékin et de son refus de participer à des négociations de contrôle des armements avec Washington. La doctrine est jugée « douteuse » et potentiellement incompatible avec le développement de vecteurs à double capacité et de nouveaux systèmes hypersoniques.

Si cette méfiance n’est pas sans fondement, elle ne doit pas servir de prétexte à ignorer la valeur potentielle d’un NFU universel. Elle illustre cependant une réalité : tant que la Chine modernise intensivement son arsenal et refuse de s’engager dans des processus de réduction ou de transparence, son NFU restera perçu comme un engagement fragile, voire réversible.

Modernisation et NFU : un équilibre de plus en plus instable

La question centrale est de savoir si la modernisation en cours peut coexister avec le maintien sincère d’une doctrine de nonemploi en premier. Une partie des analyses, notamment au sein de la FRS, estime que la réponse n’est pas mécaniquement négative : il est théoriquement possible de renforcer la survivabilité et la crédibilité d’une dissuasion de seconde frappe (silos, SNLE, triade) sans renoncer au principe de ne pas frapper le premier.

Cependant, ce raisonnement reste fragile. La multiplication des silos, l’augmentation du nombre d’ogives et la diversification des vecteurs accroissent la tentation d’une utilisation flexible et graduée de l’arsenal, notamment dans des scénarios régionaux (Taïwan, mer de Chine, péninsule coréenne). Or, l’histoire de la dissuasion montre que la montée en puissance des outils entraîne souvent une érosion des tabous doctrinaux : ce qui était d’abord impensable devient progressivement « envisageable ».

Le bulletin de l’Observatoire de la dissuasion de la FRS pointe par ailleurs une contradiction interne : la Chine continue de se présenter comme championne du désarmement, en s’appuyant sur son NFU pour alléger le « poids moral » de son propre arsenal, tout en justifiant l’accélération de ses efforts capacitaires par la dégradation de son environnement sécuritaire. Le NFU devient alors un instrument permettant de rendre plus acceptables, aux yeux de l’opinion internationale, des choix qui vont clairement à rebours des obligations de désarmement de l’article VI du TNP.

Le glissement discret vers le lancement sur alerte

La tension entre doctrine et posture se manifeste surtout dans la question du lancement sur alerte (LaunchOnWarning, LOW). Des travaux de chercheurs chinois et étrangers, ainsi que des rapports du Pentagone, indiquent que Pékin investit massivement dans des systèmes d’alerte avancés (satellites, radars de très longue portée), prérequis technique à une capacité de frappe en réponse à une alerte précoce.

Un article d’analyse publié en 2020 sur la posture chinoise décrit déjà les contours de ce débat : certains stratèges préconisent de passer d’une « riposte retardée » – attendre d’avoir encaissé un premier coup – à une « contrefrappe sur alerte », afin de garantir la survie d’une partie de la force face à des capacités américaines de frappe de décapitation. En 20242025, plusieurs signaux publics – exercices de lancements rapides, tests d’ICBM en salves, mise en avant de capacités de commandement et contrôle résilientes – renforcent l’idée que cette transition pourrait être en cours.

Certains analystes soutiennent qu’il serait possible de concilier LOW et NFU : dans ce schéma, la Chine n’utiliserait l’arme que lorsqu’elle serait certaine d’être sous attaque nucléaire, ce qui respecterait formellement le nonemploi en premier. Cette approche est toutefois extrêmement risquée et irréaliste : elle repose sur la capacité à distinguer, en quelques minutes, une attaque réelle d’une fausse alerte – une capacité que même les ÉtatsUnis et la Russie, pourtant équipés de systèmes sophistiqués depuis des décennies, n’ont jamais possédée avec certitude.

En pratique, l’adoption d’une posture de lancement sur alerte augmente inévitablement le risque d’erreur catastrophique. Elle impose de prédéléguer une partie de l’autorité de lancement, d’avoir des procédures automatisées, et de maintenir une proportion croissante d’armes en état d’alerte élevée. Cela rend la doctrine de nonemploi en premier plus fragile, plus dépendante de la fiabilité d’un système technique et organisationnel complexe.

Taïwan, les crises régionales et la tentation du chantage nucléaire

Un autre point de tension se trouve dans la question taïwanaise. Plusieurs analyses, notamment dans des revues comme Arms Control Today et dans des rapports de think tanks américains, anticipent que la prochaine grande crise autour de Taïwan « impliquera presque certainement des menaces nucléaires », qu’elles viennent de Pékin, de Washington ou des deux.

Dans ce contexte, certains experts chinois jugent que le NFU met la Chine en position de « passivité » face aux ÉtatsUnis : si Washington devait, par exemple, menacer d’utiliser des armes nucléaires tactiques pour protéger Taïwan, la doctrine de nonemploi en premier limiterait la capacité de Pékin à répondre par une escalade contrôlée. C’est l’un des arguments avancés par ceux qui, en Chine, défendent l’abandon ou l’assouplissement du NFU.

IDN voit dans cette discussion un signal particulièrement inquiétant. L’érosion de la doctrine autour d’un cas concret, Taïwan, montrerait à quel point le NFU est vulnérable aux dynamiques de crise et aux calculs régionaux de court terme. Or, la logique du désarmement est exactement inverse : il s’agit de soustraire l’arme nucléaire aux jeux tactiques et aux crises de souveraineté, en la stigmatisant comme intrinsèquement illégitime au regard du droit international humanitaire.

NFU, TNP et TIAN : quelle crédibilité pour la « responsabilité » chinoise ?

Sur le plan normatif, la Chine présente souvent sa doctrine de nonemploi en premier comme une mise en œuvre exemplaire de l’article VI du TNP, qui impose aux États dotés de « négocier de bonne foi » des mesures de désarmement. Dans un document soumis aux Nations unies, Pékin affirme que le NFU constitue une contribution concrète à la réduction des risques nucléaires et à la stabilité stratégique mondiale.

Toutefois, cette lecture est insuffisante. D’une part, la Chine n’a pas rejoint le TIAN et continue de justifier la possession, la modernisation et la possible expansion de son arsenal. D’autre part, le NFU, même sincère, ne répond pas aux exigences plus larges du droit international humanitaire, qui remet en cause la compatibilité même de l’arme nucléaire avec les principes de distinction, de proportionnalité et de précaution.

Dans un article de synthèse sur les risques de l’ère posttraités, des experts en santé publique et en sécurité internationale rappellent que « aucun système de dissuasion, aussi robuste soitil, ne peut garantir l’absence d’accident, d’erreur de calcul ou de cyberattaque », et que la seule solution durable est l’élimination progressive des arsenaux, y compris ceux qui se réclament du NFU. Cette position, que partage IDN, souligne un point crucial : le nonemploi en premier, pris isolément, ne peut pas être la « fin de l’histoire » en matière de désarmement.

Pour un NFU crédible, multilatéral… et transitoire vers le désarmement

Fautil pour autant rejeter purement et simplement la doctrine de NFU chinoise ? Du point de vue du désarmement, la réponse est plus nuancée. IDN considère que le NFU, s’il est sérieux, vérifiable et étendu à d’autres puissances, peut être un instrument utile de réduction des risques, à condition qu’il soit articulé à une trajectoire de réduction des arsenaux et non à leur expansion.

Dans cette perspective, plusieurs exigences apparaissent : la Chine doit lier explicitement le maintien de son NFU à un gel, puis à une réduction de son arsenal et de ses infrastructures (silos, vecteurs, matières fissiles). Elle doit en outre accepter des mesures de transparence sur sa posture réelle, en particulier sur l’état d’alerte de ses forces et l’absence de lancement sur alerte automatisé. Enfin, un futur traité de NFU mutuel entre États dotés doit être associé à des engagements concrets de désarmement, voire à la reconnaissance des normes du TIAN comme horizon.

Sans ces conditions, le risque est que le nonemploi en premier ne devienne qu’un outil de légitimation d’un statu quo modernisé : une manière pour Pékin de revendiquer une forme de « supériorité morale » tout en poursuivant une montée en puissance qui complique toute perspective de réduction globale des arsenaux.

La doctrine nucléaire chinoise est donc emblématique d’un dilemme plus général. Elle montre qu’il ne suffit pas d’affirmer des principes pour réduire les dangers : tant que ces principes ne s’incarnent pas dans des trajectoires de désarmement vérifiables et dans une remise en cause de la légitimité même de l’arme nucléaire, ils restent vulnérables aux pressions sécuritaires et aux logiques de puissance.

L’enjeu, désormais, est de transformer le NFU d’une promesse fragile en un engagement multilatéral robuste, inscrit dans une architecture de désarmement renforcée. À défaut, la doctrine de nonemploi en premier pourrait bien devenir, non pas un marchepied vers le désarmement, mais un alibi commode pour une nouvelle ère d’armements nucléaires modernisés, en Chine comme ailleurs.

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