La dissuasion nucléaire : une croyance d’ordre religieux en évolution sectaire

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Entré à l’Ecole de l’air il y a 50 ans, j’ai moi-même été instruit dans la croyance en la dissuasion nucléaire comme ultime rempart de la défense de la France. Cette religion évolue aujourd’hui dans une dérive sectaire qu’il est urgent et salutaire de combattre.

Examinons les faits !

Premièrement, il y a cette conviction selon laquelle les forces nucléaires françaises sont en capacité d’infliger à un adversaire des dommages tellement effroyables que celui-ci ne prendra jamais le risque d’attenter aux « intérêts vitaux » de la France.

La première partie de cette affirmation est certainement vraie, car les moyens de la force de frappe ont un pouvoir de destruction considérable. Le Président de la République a rappelé dans son discours de l’Île Longue qu’un sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE) dispose d’une puissance de destruction équivalente à l’ensemble des bombes déversées sur l’Europe durant toute la Seconde Guerre mondiale, nous en connaissons les dégâts !

C’est la seconde partie de l’assertion qui est discutable : « aucun adversaire potentiel ne se risquera à attenter aux intérêts vitaux de la France », pour au moins deux raisons.

La première est que les « intérêts vitaux » en question ne sont volontairement pas définis : un ennemi de la France peut mal les évaluer et les attaquer. Dans ce cas, il y aurait le fameux « avertissement nucléaire unique et non renouvelable » qui marquera par une frappe en premier le début d’une escalade dévastatrice face à une puissance nucléaire…

La seconde est que la dissuasion est un pari sur ce que fera l’adversaire. On n’est pas dans la tête d’un dirigeant comme Vladimir Poutine qui n’hésite pas à sacrifier des milliers de ses compatriotes dans une longue guerre en Ukraine et qui pense que les Français sont trop lâches pour employer la force contre la Russie.

En définitive, croire en l’efficacité de la dissuasion nucléaire, c’est accepter le risque du déclenchement de frappes qui n’est pas nul, avec pour conséquence une mort certaine pour des millions d’êtres humains chez les belligérants. Et pourtant, c’est bien ce risque génocidaire que font prendre les adeptes de la dissuasion nucléaire à toute la population.

Deuxièmement, pour la sacraliser, la création de la Force de frappe française fait l’objet d’un récit fondateur qui en fait remonter la décision au général De Gaulle.

En réalité, cette décision est antérieure, ce qui est relativement méconnu. C’est le gouvernement de Pierre Mendès-France qui lance officiellement un programme de recherche sur l’arme nucléaire en 1954 et le gouvernement de Guy Mollet qui prend la décision secrète de développer une bombe atomique française en 1956, avec un budget alloué et la création d’un centre d’essais dans le Sahara. De Gaulle confirmera ce programme pour en faire un symbole de la grandeur et de l’autonomie de la France.

Se référer à De Gaulle renforce le dogme selon lequel la force de frappe est un sujet incontestable. Il n’y a jamais eu de large débat démocratique à ce sujet.

Troisièmement, la dissuasion nucléaire dispose de son propre clergé ! Il y a les initiés que sont les militaires, les ingénieurs de l’armement, les ingénieurs et techniciens civils travaillant sur les armes et sur les vecteurs et surtout les membres de la Direction aux affaires militaires du Commissariat à l’énergie atomique (CEA/DAM) pour lesquels « la bombe » est la raison d’être. Tout ce clergé a ses propres rites en prenant particulièrement à cœur l’initiation progressive des nouveaux adeptes. Ainsi un officier est informé des questions nucléaires dès sa formation initiale, puis il reçoit des piqûres de rappel tout au long de sa carrière. À l’École de guerre par exemple, il bénéficie de conférences « confidentiel défense » de la part des responsables du CEA/DAM et a le privilège de visiter les installations du laser mégajoule utilisé pour mettre au point les futures armes nucléaires.

Coiffant ce clergé, il y a le Président de la République qui possède seul le droit de vie et de mort sur des millions d’êtres humains ! L’actuel Grand Prêtre a prononcé son dernier sermon, selon ses propres termes dans « cette cathédrale de notre souveraineté » qui abrite les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE). À cette occasion, il a fait preuve de prosélytisme en instituant la doctrine de « dissuasion avancée » qui propose d’européaniser la religion française de la dissuasion nucléaire…

La foi en une dissuasion nucléaire universelle garante de la paix dans le monde serait-elle en expansion ? Les événements actuels n’accréditent pas cette tendance, bien au contraire, le risque d’emploi de cette arme de destruction massive est redouté. Si la dissuasion fonctionnait vraiment, il n’y aurait pas à craindre un Iran nucléarisé qui contrebalancerait Israël au profit de la paix au Moyen-Orient. L’Iran d’ailleurs n’est nullement dissuadé par la bombe israélienne en poursuivant des frappes contre son ennemi ! Les États-Unis ne croient pas davantage aux vertus de la dissuasion nucléaire, puisqu’ils veulent empêcher le régime des ayatollahs d’acquérir une arme qui servirait à détruire Israël.

Dans le monde contemporain où la force qui détruit a repris le pas sur le droit qui protège il n’y a plus d’armes de non-emploi. Comme Clausewitz l’a démontré, les conflits armés tendent naturellement à la « montée aux extrêmes ». L’extrême aujourd’hui est l’emploi de l’arme atomique. Il y a fort à craindre que l’extension des guerres en cours ou à venir atteigne le « seuil nucléaire » évoqué par le Président dans son discours de l’Île Longue. Ce n’est pas le renforcement des forces conventionnelles d’adossement qui l’empêchera, ni l’emploi d’un « avertissement nucléaire unique et non renouvelable » qui sifflerait le coup d’envoi de frappes massives de la part d’un adversaire tel que la Russie.

En conclusion, la dissuasion nucléaire relève d’une croyance pernicieuse entretenue par une communauté sectaire qui n’admet pas la contradiction. Soutenues par des intérêts industriels, financiers et personnels considérables, les décisions politiques qu’elle engendre échappent au débat démocratique, alors-même que des millions, voire de milliards de vies d’êtres humains sont menacées.

Le prochain Président de la République ne doit pas se laisser convertir à la religion de la mort par le haut clergé de la dissuasion nucléaire. Il doit porter haut la parole de la France en faveur d’un mouvement de désarmement concerté en conformité avec les traités internationaux et conduire ses homologues dans la voie de la raison et de la survie de l’humanité.

Colonel (C.R.) Jean-Luc Lefebvre
Membre du bureau d’Initiatives pour le désarmement nucléaire (IDN)

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