Crédits photos : Thomas Lenne
Le 16 mai 2026, un drone a frappé un générateur électrique situé à l’extérieur du périmètre intérieur de la centrale nucléaire de Barakah, aux Émirats arabes unis (EAU), provoquant un incendie – sans blessés ni hausse de la radioactivité selon les autorités d’Abou Dhabi. Si l’incident ne s’est pas transformé en accident nucléaire, il a suffi à rappeler qu’une centrale, même correctement protégée et non touchée dans ses systèmes vitaux, peut devenir un objet direct de confrontation militaire. Alors que le directeur général de l’AIEA, Rafael Grossi, a exprimé sa « profonde préoccupation » en rappelant que « toute activité militaire menaçant la sûreté nucléaire est inacceptable », le Moyen-Orient, avec cet incident, a rejoint l’Ukraine dans une même cartographie : celle de sites électronucléaires pris dans le champ de bataille, exposés à des frappes, à des opérations hybrides et à une instrumentalisation politique immédiate.
Le nucléaire civil a longtemps été pensé comme une question séparée de la guerre. Il relevait de la souveraineté énergétique, de l’expertise industrielle, de la sûreté technique (protection contre les accidents), de la sécurité nucléaire (protection contre les actes intentionnels) et de la régulation administrative. La guerre en Ukraine a brisé cette séparation intellectuelle. Pour la première fois, l’Europe a vu sa plus grande installation électronucléaire, celle de Zaporijjia, placée durablement sous occupation militaire, exposée aux coupures de lignes externes, aux effets d’artillerie ou aux frappes de drones, à l’érosion du personnel et à la pression politique permanente. Ce basculement oblige à regarder le nucléaire civil non seulement comme une infrastructure à haut risque, mais comme un objet géopolitique vulnérable à la guerre conventionnelle, au sabotage et à la coercition stratégique.
L’enjeu ne concerne pas uniquement l’Ukraine. Il touche à la doctrine de sécurité européenne, à la résilience des réseaux électriques, à la cybersécurité industrielle et à la manière dont les États évaluent les externalités stratégiques de l’énergie nucléaire. Défendre une position favorable au désarmement nucléaire dans ce cadre ne revient pas à confondre nucléaire militaire et nucléaire civil mais à montrer qu’ils appartiennent à un même écosystème du risque. Les deux reposent sur des infrastructures complexes, fortement centralisées, sensibles aux défaillances systémiques et qu’il est possible d’instrumentaliser en temps de crise. La guerre révèle ainsi une vérité politique que les débats énergétiques ont souvent minimisée : l’atome n’est jamais complètement sorti du champ de la puissance, de la vulnérabilité et de la violence. La guerre en Iran illustre ce risque : deux puissances nucléaires militaires, dont un Etat non partie au TNP, Israël, attaquent les installations nucléaires civiles d’un pays membre du TNP aux installations inspectées par l’AIEA, et l’Iran riposte sur des installations nucléaires militaires en Israël (Dimona) ou civiles aux EAU (Barakah). Déjà, par le passé, Israël avait détruit le réacteur nucléaire civil irakien d’Osirak (1981) et des installations nucléaires suspectes en Syrie (2007) tandis que l’Irak avait attaqué la centrale civile iranienne en construction de Bushehr (entre 1984 et 1987).
Zaporijjia, laboratoire à ciel ouvert du risque nucléaire en guerre
La centrale de Zaporijjia est devenue le symbole mondial de cette nouvelle vulnérabilité. Depuis sa prise de contrôle par la Russie, le site a concentré presque toutes les dimensions du risque nucléaire civil en contexte de guerre : présence militaire sur ou autour des installations, dépendance extrême à l’alimentation électrique externe, dégradation du cadre normal de maintenance, rotation contrainte du personnel, accès limité des experts et climat permanent d’incertitude tactique. L’AIEA n’a cessé d’alerter sur la précarité de la situation. Début 2026, elle rappelait que la centrale fonctionnait avec sa seule ligne principale d’alimentation restante après la perte de la seule ligne de secours encore disponible, signe d’une fragilité incompatible avec une exploitation sûre sur le long terme.
Les rapports et prises de position relayés au sein du système onusien convergent. En février 2026, l’ONU rapportait que les attaques contre le système énergétique ukrainien maintenaient la sûreté nucléaire « sur le fil du rasoir » et que la guerre restait la plus grande menace mondiale pour la sécurité nucléaire civile. Quelques jours plus tôt, l’ONU rappelait aussi que les sous-stations électriques sont cruciales pour la sûreté des installations nucléaires, car un site nucléaire ne peut fonctionner en sécurité sans alimentation externe stable, notamment comme auxiliaires en cas d’arrêt de la centrale, pour le fonctionnement de ses systèmes d’alerte et pour le pompage de l’eau de refroidissement du combustible usé. L’idée est fondamentale : dans une centrale moderne, la sûreté n’est pas seulement une affaire de réacteur ; elle dépend d’un environnement énergétique, logistique et humain beaucoup plus vaste que la simple enceinte de confinement.
Cette interdépendance transforme la guerre en menace indirecte permanente. Il n’est pas nécessaire qu’un projectile perce un bâtiment du réacteur (en principe protégé contre un accident d’avion) pour créer un danger grave. Il suffit parfois d’endommager les lignes, les postes de transformation, les systèmes de refroidissement auxiliaires ou les voies d’accès des équipes techniques. Le Royaume-Uni, s’exprimant au Conseil des gouverneurs de l’AIEA en mars 2026, résumait ce constat en expliquant que les installations ukrainiennes font désormais face à un niveau de risque sans précédent, très au-delà de ce que leurs paramètres de conception et de planification de sûreté avaient anticipé.
La guerre énergétique devient une guerre de sûreté
Le cas ukrainien montre que la guerre énergétique et la guerre contre les infrastructures critiques convergent désormais avec la question nucléaire civile. Détruire ou dégrader le réseau électrique n’est plus seulement un moyen d’affaiblir l’économie, le moral et la capacité de commandement d’un adversaire, c’est aussi un moyen d’accroître la pression sur ses installations nucléaires. L’Union européenne a ainsi déclaré en janvier 2026 que les attaques russes avaient entraîné de nouvelles pertes d’alimentation externe à Zaporijjia et même une perte temporaire de toute alimentation hors site à Tchernobyl, également sous occupation russe, ajoutant que la guerre avait substantiellement accru le risque d’un possible accident nucléaire aux conséquences potentiellement graves pour l’Ukraine et au-delà.
Cette évolution appelle une révision profonde des catégories de la sûreté nucléaire. Historiquement, la régulation a été conçue pour prévenir l’accident industriel, l’erreur humaine ou l’aléa naturel (sûreté nucléaire), avec en arrière-plan la menace de sabotage ou d’attentat (sécurité nucléaire). Mais une guerre prolongée contre un réseau national, combinée à l’occupation de certaines installations, crée un type de menace hybride qui dépasse les cadres traditionnels. Les référentiels de sûreté ne suffisent plus lorsqu’un État belligérant peut instrumentaliser la dépendance énergétique d’une centrale pour produire de la vulnérabilité stratégique sans franchir explicitement le seuil d’une attaque directe contre le réacteur.
La conséquence analytique est importante. Le nucléaire civil n’est pas seulement vulnérable à la guerre, il peut devenir un levier dans la guerre. Une centrale occupée ou menacée vaut autant comme moyen de chantage que comme source réelle de danger. L’adversaire peut exploiter l’angoisse d’un accident majeur, saturer l’espace informationnel de récits contradictoires, compliquer les décisions des soutiens extérieurs et créer une zone grise où la catastrophe devient un risque politiquement exploitable. Là encore, l’atome ne protège pas du conflit mais lui ajoute une profondeur coercitive.
Le cyber, front invisible du nucléaire civil
À cette vulnérabilité physique s’ajoute un front moins visible mais tout aussi décisif : la guerre dans le cyberespace. Les installations nucléaires civiles reposent sur des systèmes industriels complexes, des chaînes logicielles, des capteurs, des protocoles de maintenance et des réseaux administratifs qui, même lorsqu’ils sont partiellement isolés, ne sont pas imperméables. L’exemple le plus connu reste Stuxnet, virus (malware) découvert en 2010, conçu pour compromettre les automates industriels du site iranien de Natanz et perturber physiquement des centrifugeuses enrichissant l’uranium tout en dissimulant les anomalies aux opérateurs.
Stuxnet n’était pas dirigé contre une centrale électrique civile au sens strict, mais il a démontré un point essentiel : du code peut produire des effets matériels dans un environnement nucléaire, y compris au sein de systèmes industriels réputés hautement sécurisés. L’attaque a aussi montré qu’un site physiquement isolé du réseau (« air-gapped ») n’est pas invulnérable, puisque l’introduction du virus aurait transité par des supports physiques ou des intervenants humains. Cette leçon vaut largement au-delà de Natanz. Les centrales, les laboratoires, les sous-traitants, les fournisseurs de logiciels et les opérateurs de réseau forment un ensemble interdépendant où la surface d’attaque dépasse largement le cœur du site.
La guerre contemporaine renforce cette vulnérabilité cyber de trois façons :
- D’abord, elle pousse les acteurs étatiques à accepter des opérations de plus en plus audacieuses contre les infrastructures critiques.
- Ensuite, elle fragilise les routines organisationnelles de cybersécurité, car les personnels tournent, les priorités se déplacent et les procédures d’urgence se substituent aux pratiques standard.
- Enfin, elle alimente la désinformation, qui peut brouiller la détection des incidents, retarder la réponse et saper la confiance du public dans les autorités de sûreté. Un incident cyber dans le secteur nucléaire n’a pas besoin de provoquer un accident majeur pour avoir un impact stratégique, il suffit qu’il dégrade la confiance dans l’intégrité de l’installation, dans l’information officielle ou dans la capacité de l’État à conserver le contrôle.
Le nucléaire civil et le désarmement : une même politique du risque
Certains objecteront qu’il ne faut pas mêler la question du nucléaire militaire à celle du nucléaire civil, car les enjeux techniques, juridiques et économiques sont distincts. Cette distinction est évidemment réelle mais elle ne doit pas masquer les continuités politiques. Dans les deux cas, l’atome concentre des risques extrêmes, des chaînes de dépendance complexes et une forte capacité de coercition symbolique. Dans les deux cas, la guerre transforme des infrastructures spécialisées en enjeux de sécurité globale. Et dans les deux cas, l’argument de maîtrise technique peut créer une illusion de contrôle supérieure à la réalité.
Le désarmement nucléaire, dans cette perspective, ne concerne pas seulement l’élimination progressive des arsenaux militaires. Il participe plus largement d’une politique de démilitarisation de l’atome et de réduction de sa centralité stratégique. Tant que les armes nucléaires resteront au cœur des doctrines de puissance, les infrastructures civiles resteront elles aussi prises dans un environnement où l’atome est perçu comme un langage de force et de vulnérabilité. La guerre en Ukraine a illustré cette continuité : le chantage nucléaire militaire et la mise en risque du nucléaire civil se nourrissent d’un même contexte de brutalisation stratégique.
Cela ne signifie pas qu’il faille conclure mécaniquement à l’abandon mondial du nucléaire civil. Mais cela impose d’en finir avec une vision techniciste qui traiterait la sûreté comme un problème purement d’ingénierie. La sûreté nucléaire en temps de guerre est d’abord un problème politique et stratégique. Elle dépend de l’existence de normes respectées, de garanties d’accès pour les inspecteurs, d’un environnement militaire non hostile et d’une infrastructure énergétique robuste. Lorsque ces conditions s’effondrent, la qualité intrinsèque du design ne suffit plus.
Pour une doctrine internationale de protection et de sortie du risque
La première exigence est de consolider la protection juridique et opérationnelle des installations nucléaires civiles en temps de conflit. Certes, la plupart des attaques contre des installations nucléaires civiles sont prohibées par le droit international humanitaire et l’AIEA. Mais les alertes répétées de l’AIEA sur l’Ukraine montrent que la communauté internationale doit formaliser des lignes rouges encore plus contraignantes sur l’occupation, la militarisation et la mise en danger des sites nucléaires civils. Il faut également intégrer aux doctrines de résilience énergétique une protection prioritaire des sous-stations, lignes et équipements dont dépend la sûreté nucléaire.
La deuxième exigence est cybernétique. Les États et exploitants doivent traiter les systèmes numériques du nucléaire comme des cibles de guerre à part entière, y compris via la chaîne logistique et les prestataires. L’exemple de Stuxnet a prouvé que le sabotage numérique d’un environnement nucléaire n’est plus hypothétique : il appartient déjà à l’histoire stratégique contemporaine.
La troisième exigence est politique. La question n’est plus seulement de « durcir » les sites ou de raffiner les référentiels de sûreté, mais d’accepter que le nucléaire civil évolue désormais dans un environnement stratégique où la guerre de haute intensité, la guerre hybride et la guerre cyber se combinent. Une doctrine internationale de protection crédible doit articuler ces dimensions : clarifier les interdits en droit humanitaire, renforcer les mécanismes de vérification et d’alerte, prévoir des inspections rapides en contexte de conflit, mais aussi inscrire explicitement la protection des installations nucléaires civiles dans les stratégies de dissuasion conventionnelle et de sanctions. Un État qui menacerait de façon répétée la sûreté nucléaire d’un autre, même sans toucher directement les réacteurs, devrait savoir qu’il s’expose à un coût politique et stratégique élevé.
Dans ce cadre, le désarmement nucléaire apparaît moins comme une revendication périphérique que comme un horizon structurant. Réduire et, à terme, éliminer les arsenaux militaires, permettait à la fois de retirer du jeu des moyens de destruction massive et de commencer à démilitariser le statut de l’atome dans l’ordre international. Tant que des armes nucléaires resteront au cœur du calcul de puissance, les centrales resteront prises dans un système de représentations où le nucléaire, dans son ensemble, pourra être perçu comme un levier de pression, un enjeu de chantage ou une cible privilégiée. A contrario, un ordre qui ferait reculer le rôle des armes nucléaires rendrait plus crédible l’idée que le nucléaire civil doit être protégé comme un bien commun, et non instrumentalisé comme un otage.
Cela ne revient pas à nier la diversité des trajectoires nationales : certains États considéreront que le nucléaire civil demeure indispensable à leur transition énergétique et à leur souveraineté, d’autres feront d’autres choix. Mais, quelle que soit cette diversité, un socle minimal devrait être partagé : reconnaître que la guerre modifie radicalement la donne, que les centrales en zone de conflit deviennent des points de fragilité systémiques, et qu’aucune architecture de sûreté n’est conçue pour résister durablement à des attaques répétées sur les réseaux, les personnels et les systèmes d’information. La prudence stratégique implique alors de réduire autant que possible la probabilité que des installations nucléaires se retrouvent prises au piège de confrontations où la notion même de « ligne rouge » tend à s’estomper.
En définitive, la guerre en Ukraine a agi comme un révélateur. Elle a montré que l’atome civil n’est pas un secteur neutre, suspendu au-dessus des rapports de force, mais un nœud où se croisent la sécurité énergétique, la sécurité militaire, la cybersécurité et la sécurité humaine. Elle a aussi montré que les doctrines héritées, pensées à partir d’accidents industriels ou de catastrophes « naturelles », ne suffisent plus à encadrer des situations où une centrale peut être occupée, bombardée à proximité, coupée de son alimentation externe ou prise dans un environnement informationnel saturé de manipulations.
Une doctrine internationale de protection et de sortie du risque devrait donc se concevoir en deux temps :
- D’abord, protéger mieux : renforcer les normes, les inspections, les dispositifs physiques et numériques, et placer les centrales hors du jeu ordinaire de la coercition militaire.
- Ensuite, sortir progressivement de l’idée que la sécurité ultime reposerait sur la peur atomique. Tant que cette idée restera structurante, les centrales resteront au bord du front, au propre comme au figuré. Le nucléaire civil et le désarmement militaire ne sont pas des dossiers séparés : ils constituent deux volets d’une même politique de réduction du danger nucléaire dans un siècle qui ne peut plus se permettre de confondre maîtrise technique et invulnérabilité.