Après New START, un monde sans garde‑fou

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Par Solène Vizier

 

Le 5 février 2026, le traité New START entre les ÉtatsUnis et la Russie a expiré, mettant fin à plus d’un demisiècle de limites juridiquement contraignantes sur les arsenaux des deux plus grandes puissances nucléaires. Pour la première fois depuis les débuts du contrôle bilatéral des armements à la fin des années 1960, il n’existe plus aucun traité en vigueur plafonnant les armes stratégiques américaines et russes.

Des organisations comme la Nuclear Threat Initiative, l’ONU et de nombreux think tanks européens soulignent que cette disparition ouvre la voie à une course aux armements « sans borne » : plus de plafonds sur les ogives déployées, plus de système d’inspections régulières, plus de cadre institutionnel pour gérer les différends sur la conformité. Dans ce paysage en ruine, la question chinoise devient centrale : peuton encore concevoir une architecture de désarmement crédible qui ne prenne pas en compte la troisième puissance nucléaire en pleine ascension ?

La Chine à la fenêtre : regret, mais refus de s’asseoir à la table

Au lendemain de l’expiration du New START, le porteparole du ministère chinois des Affaires étrangères, Lin Jian, s’est déclaré « regrettant » la fin du traité, qu’il a qualifié de « très important pour le maintien de la stabilité stratégique mondiale ». Pékin se joint ainsi au « chœur de l’inquiétude » qui traverse l’ONU, où le secrétaire général Antonio Guterres évoque un « moment grave » pour la sécurité internationale.[347][348][349][350]

Cependant, ce regret ne s’accompagne pas d’une volonté de s’engager dans un nouveau cadre de contrôle. Interrogé sur la possibilité de participer à des négociations tripartites avec Washington et Moscou, Lin Jian est explicite : « Les capacités nucléaires de la Chine diffèrent significativement en échelle de celles des ÉtatsUnis et de la Russie. […] La Chine ne participera pas à des négociations sur le désarmement nucléaire à ce stade ».

La position chinoise n’est pas nouvelle. Depuis plus d’une décennie, Pékin explique qu’il ne saurait être question de lier ses armes, encore relativement peu nombreuses, à celles des deux grandes puissances qui restent largement en tête en termes d’ogives et de vecteurs. Selon le profil que lui consacre l’association Arms Control, la Chine insiste sur le fait que « le pays avec le plus grand arsenal doit prendre la première marche » vers le désarmement avant que les autres ne fassent des sacrifices significatifs.

Or, à l’heure où la Chine possède environ 600 ogives et où les instituts spécialisés anticipent une trajectoire vers 1 000 têtes et plus, continuer de se prévaloir d’une « petite puissance nucléaire » revient à s’abriter derrière une asymétrie qui disparaît rapidement.

La course à trois : quand l’argument de l’autre sert à ne rien faire

La fin du New START révèle un jeu de miroirs où chacun utilise l’autre pour justifier son inaction. Côté américain, responsables politiques et experts expliquent qu’« un traité bilatéral avec une seule puissance nucléaire est tout simplement inapproprié en 2026 et pour l’avenir », plaidant pour un régime qui inclue désormais la Chine. La perspective d’un accord strictement russoaméricain est dénoncée comme insuffisante face à la montée de Pékin.

Côté chinois, on répond que les ÉtatsUnis et la Russie disposent de plus de 5 000 ogives chacun et restent, de loin, les principaux détenteurs de capacités nucléaires. Tant que ces deux États ne réduiront pas à des niveaux proches de ceux de la Chine, Pékin ne voit « aucun fondement » à des engagements de désarmement quantitatif.

Dans une analyse publiée en 2024, des chercheurs parlent de « dilemme trilatéral » : chaque acteur réclame l’inclusion d’un troisième, tout en s’abritant derrière son absence pour ne pas prendre de mesures unilatérales ou bilatérales de réduction. Le résultat est un blocage complet : pas de prolongation du New START, pas de traité russoaméricain de remplacement, pas de cadre incluant la Chine.

Cette logique est exactement celle qu’il faut rompre. Les obligations de désarmement de l’article VI du TNP valent pour tous les États dotés, quels que soient leurs rangs respectifs : l’argument du « nous attendons que les autres bougent d’abord » ne peut servir indéfiniment de prétexte à la modernisation et à l’expansion des arsenaux.

Un régime multilatéral en lambeaux : TNP, TICE, TIAN

Audelà du New START, c’est l’ensemble de l’architecture multilatérale qui est fragilisée. Le Traité de nonprolifération (TNP) reste formellement en vigueur, et une conférence d’examen est prévue au printemps 2026 à New York, mais les deux dernières conférences d’examen se sont soldées par des échecs, incapables de produire un document final commun. Les États non dotés reprochent aux États nucléaires – ÉtatsUnis, Russie, Chine mais aussi France et RoyaumeUni – de ne pas respecter leurs engagements de désarmement et de moderniser leurs arsenaux au lieu de les réduire.

Le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICE) est signé par la Chine depuis 1996, mais non ratifié ; les ÉtatsUnis sont dans la même situation. L’absence d’entrée en vigueur du traité fragilise la norme d’interdiction des essais, déjà mise à rude épreuve par les accusations récentes d’essai clandestin chinois et par la décision de Donald Trump de préparer la reprise d’essais américains.

Quant au Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), entré en vigueur en 2021, il ne rassemble à ce jour aucun État doté : ni la Chine, ni la Russie, ni les ÉtatsUnis, ni la France, ni le RoyaumeUni n’y ont adhéré. Pékin se dit « en accord » avec les objectifs de long terme du TIAN mais continue de considérer l’armement nucléaire comme un « élément central » de sa sécurité, en se retranchant derrière son nonemploi en premier et sa dissuasion « prudente ».

Cette dissociation entre discours et actes est intenable. D’un côté, la Chine déplore, comme les autres, la disparition des traités et appelle à « maintenir la stabilité stratégique ». De l’autre, elle refuse de ratifier le TICE, n’envisage pas de rejoindre le TIAN et poursuit une modernisation rapide qui, de fait, rend plus difficile toute réduction globale des arsenaux.

Inclure la Chine : quelles pistes concrètes ?

Face à ce blocage, plusieurs pistes, avancées par des think tanks, des diplomates et des ONG, peuvent être mises en avant. Aucune n’est simple, mais toutes partent d’une idée : il faut cesser d’attendre un « grand soir » du désarmement pour construire pas à pas une architecture incluant la Chine.

Une première famille de propositions, portée notamment par l’European Leadership Network ou le Vienna Center for Disarmament and NonProliferation, consiste à chercher des « options à court et moyen terme » après la fin du New START. Plutôt que d’exiger d’emblée un traité trilatéral complet, il s’agirait d’obtenir :

  •   Des engagements unilatéraux de plafonnement des stocks, déclarés politiquement mais non juridiquement contraignants ;
  •   Des mesures de transparence, telles que la publication de données agrégées sur le nombre d’ogives ou de vecteurs, et l’échange de notifications sur les essais de missiles ;
  •   Des échanges d’experts sur la doctrine, par exemple dans le cadre des réunions régulières du P5, où la Chine joue un rôle actif depuis plusieurs années.

Une deuxième famille de propositions se concentre sur des accords thématiques. Plutôt que de viser un grand traité global, on pourrait imaginer des arrangements portant sur l’interdiction des essais explosifs (ratification et entrée en vigueur du TICE) ou la limitation de certaines catégories particulièrement déstabilisantes (armes hypersoniques, systèmes à double capacité, nouveaux types d’armes orbitales). Le gel de la production de matières fissiles à des fins militaires, dans un cadre préfigurant un futur traité FMCT, pourrait aussi être un axe de développement.

Une troisième piste, soutenue par des ONG comme IDN et ICAN, consisterait à articuler explicitement la participation de la Chine à des mesures de désarmement avec la reconnaissance progressive de la légitimité du TIAN comme norme de référence. Il ne s’agirait pas nécessairement, à court terme, d’obtenir l’adhésion formelle de Pékin au TIAN, mais de l’amener à reconnaître que l’objectif d’un monde sans armes nucléaires, inscrit dans le TNP, trouve sa traduction la plus cohérente dans le traité d’interdiction.

Les limites structurelles : asymétries, méfiance et tentation de la dissuasion élargie

Ces pistes se heurtent à des obstacles lourds. Le premier est l’asymétrie des arsenaux : même si le stock chinois croît rapidement, il reste, pour l’instant, très inférieur à ceux des ÉtatsUnis et de la Russie. Pékin craint qu’un traité trilatéral ne fige ces rapports de force, en légitimant de facto un statut de « deuxième division » qu’il cherche précisément à dépasser.

Le deuxième obstacle est la méfiance profonde qui caractérise les relations sinoaméricaines. Dans un article de 2020, des chercheurs mettent en garde contre la « compétition stratégique incontrôlée » entre Washington et Pékin, alimentée par les avancées technologiques, la militarisation de l’espace, du cyberespace et de l’intelligence artificielle. Cette méfiance rend plus difficile toute mutualisation de transparence, perçue comme une vulnérabilité.

Le troisième obstacle tient à la logique même de la « dissuasion élargie ». Les ÉtatsUnis affirment vouloir inclure la Chine dans un futur traité, tout en renforçant, par ailleurs, leurs garanties nucléaires à l’égard de leurs alliés asiatiques (Japon, Corée du Sud, Australie), notamment via des dispositifs comme l’AUKUS. La Chine, de son côté, utilise cette réalité pour justifier sa modernisation et refuser toute « disproportion » dans les concessions.

De telles dynamiques montrent que l’on ne peut pas découpler la question de l’inclusion de la Chine du débat plus large sur la légitimité de la dissuasion nucléaire ellemême. Tant que les États nucléaires – Chine comprise – considèrent l’arme comme un instrument normal de sécurité, tout progrès en matière de contrôle des armements restera fragile, conditionnel et réversible.

Pourquoi l’inclusion de la Chine doit aller de pair avec un tournant désarmiste

Défendre l’inclusion de la Chine dans les futurs traités ne consiste pas à désigner un nouveau « coupable » mais à reconnaître une réalité : il n’est plus possible de penser le contrôle des armements comme une affaire strictement bilatérale russoaméricaine.

Pour IDN, trois principes devraient guider les efforts à venir.

D’abord, l’universalisation des normes existantes : ratification par la Chine et les ÉtatsUnis du TICE ; engagement de tous les États dotés à des moratoires juridiquement contraignants sur les essais ; reconnaissance collective, au moins politique, du TIAN comme horizon normatif et non comme « traité de seconde zone » réservé aux nondotés.

Ensuite, la symétrie des attentes : exiger des réductions substantielles des arsenaux américain et russe – qui restent les plus massifs – tout en mettant fin au discours selon lequel la Chine serait « trop petite » pour devoir s’engager. Un monde où trois puissances possèdent chacune plusieurs centaines, voire quelques milliers d’ogives n’est pas compatible avec l’esprit ni la lettre du TNP.

Enfin, la centralité du risque humain et environnemental. Même une guerre nucléaire « limitée » aurait des conséquences humanitaires et climatiques d’ampleur planétaire, avec des centaines de millions de morts possibles et un risque sérieux de famine mondiale. Dans un tel contexte, toute discussion sur la « stabilité » de la dissuasion trilatérale apparaît comme un palliatif ; la seule voie réellement compatible avec la survie à long terme de l’humanité est l’élimination progressive et vérifiable de ces armes, y compris en Chine.

L’inclusion de Pékin dans un futur cadre de contrôle des armements ne doit donc pas être envisagée comme un simple ajustement technicojuridique à l’ascension d’une nouvelle puissance. Elle doit être l’occasion d’un tournant : passer d’une logique de gestion à une logique de réduction, d’une vision où l’arme nucléaire est un attribut normal de puissance à une vision où elle est stigmatisée et appelée à disparaître.

Sans cela, la fin du New START et le refus chinois de s’engager dans des négociations risquent d’annoncer non seulement une nouvelle course aux armements, mais aussi une banalisation durable d’un monde sans règles. Un monde où trois grandes puissances se regardent en chiens de faïence, chacune utilisant l’autre pour justifier l’inaction, tandis que le risque d’un « accident de l’Histoire » ne cesse de croître. Pour IDN et pour tous ceux qui militent pour le désarmement, c’est précisément ce scénario qu’il faut empêcher, en réaffirmant que la véritable stabilité ne viendra jamais d’arsenaux toujours plus nombreux, mais de leur disparition pure et simple.

 

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