L’échec de la XIe conférence d’examen du TNP marque-t-il la mort du Traité ?

© Lecourrier

Solène Vizier, membre du Bureau d’IDN

 

Le 22 mai 2026, à New York, le président vietnamien de la XIe conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP), Do Hung Viet, a renoncé à soumettre le document final à l’adoption. « J’ai présenté quatre versions du projet de document final, toutes révisées méticuleusement en suivant les souhaits des États parties », a-t-il déclaré, exprimant sa « profonde déception » et ironisant amèrement sur le fait qu’il avait tenu sa promesse de rendre « tout le monde mécontent de façon égale ». Derrière cet aveu d’impuissance diplomatique se profile une réalité que les chancelleries s’efforcent de minimiser mais que les faits rendent indéniable : c’est la troisième conférence d’examen consécutive, après 2015 et 2022, à s’achever sans consensus, le signe probable d’une mort clinique du Traité. 

Cette répétition est le symptôme d’une crise structurelle qui menace l’édifice même de la non-prolifération et du désarmement nucléaire. Les cinq puissances nucléaires reconnues par le TNP – États-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni – continuent de moderniser et d’accroître leurs arsenaux tout en invoquant des exigences stratégiques jamais remplies pour justifier le différé indéfini de leur désarmement. Il est temps de nommer ce que cet échec révèle vraiment : la faillite morale et juridique des États « dotés » d’armes nucléaires, et l’urgence d’un changement de paradigme.

 

Un traité fondé sur un compromis que les puissances nucléaires ont refusé d’honorer

Entré en vigueur le 5 mars 1970, le TNP repose sur une architecture tripolaire d’une logique implacable : les États « non dotés » renoncent à jamais à l’arme nucléaire, les États « dotés » s’engagent à négocier de bonne foi avec tous les autres États parties leur propre désarmement sous contrôle international, et tous bénéficient d’un accès équitable aux usages pacifiques de l’énergie atomique. Ce « grand compromis » de 1968 est la base contractuelle sur laquelle 191 États – soit la quasi-totalité de la planète – ont construit un régime de non-prolifération unique dans l’histoire du droit international.

L’article VI du TNP constitue la clé de voûte de cet édifice. Il stipule que « chacune des Parties au Traité s’engage à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire ». Cette obligation a été confirmée par la Cour internationale de justice (CIJ) dans son avis consultatif de juillet 1996 comme une obligation de négocier de bonne foi jusqu’à son terme : le désarmement. Mais en six décennies, aucun État « doté » n’a sérieusement engagé de telles négociations. L’obligation juridique reste lettre morte, noyée sous des formules rhétoriques sur la nécessité d’un « environnement stratégique propice », un horizon qui recule à mesure que les puissances nucléaires elles-mêmes le dégradent.

Trois échecs consécutifs : le régime se vide de sa substance normative

Pour mesurer la gravité de la crise, il faut revenir sur la mécanique des conférences d’examen. Tous les cinq ans, les 191 États parties se réunissent pour évaluer la mise en œuvre du traité et adopter, par consensus, un document final orientant l’action collective pour le quinquennat suivant. Ce mécanisme est le seul outil multilatéral permettant de vérifier si le « grand compromis » est respecté et de produire des recommandations contraignantes. Or, depuis la prorogation illimitée du TNP en 1995, ce mécanisme a échoué en 2005, en 2015 et en 2022, et désormais en 2026.

L’échec de 2022 avait été largement attribué au veto russe, Moscou refusant tout paragraphe reconnaissant explicitement la souveraineté ukrainienne sur la centrale nucléaire de Zaporijjia. Mais comme le soulignait alors l’expert Cesar Jaramillo pour Beyond Nuclear International, cette lecture réductrice faisait l’impasse sur « les profondes fractures qui divisaient les États parties depuis le début » et sur « le manque de volonté de l’ensemble des cinq États dotés de mettre en œuvre leurs obligations en matière de désarmement ». L’obstruction russe n’a fait qu’achever ce que la mauvaise foi collective avait déjà condamné. En 2026, les mêmes fractures sont là, aggravées par une dégradation générale du contexte stratégique mondial.

La répétition de ces échecs n’est pas sans conséquences normatives. Chaque conférence avortée érode un peu plus la crédibilité du TNP comme instrument de régulation. Pour les États « non dotés », qui ont renoncé à l’arme nucléaire de manière vérifiable au moyen d’accords de garanties avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) en échange d’engagements de désarmement jamais tenus, l’accumulation des rendez-vous manqués alimente un sentiment croissant de frustration. C’est la légitimité même du régime qui est en jeu.

La course aux armements : les chiffres qui accusent

Pendant que les États « dotés » professaient officiellement leur attachement à l’objectif du désarmement à New York, les données publiées par le SIPRI dans son Yearbook 2026 dressaient un tableau saisissant. Au début de l’année 2026, les neuf puissances nucléaires (les cinqu du TNP plus la Corée du Nord, l’Inde, Israël et le Pakistan) disposaient d’un total de 12 187 ogives, dont environ 9 745 en stock militaire opérationnel et entre 2 100 et 2 200 en état d’alerte élevée, prêtes à être utilisées immédiatement. L’Institut note que si le démantèlement d’anciens stocks se poursuit, le rythme des nouvelles ogives intégrant les arsenaux est sur le point de le dépasser.

La Chine illustre le plus nettement ce retournement : elle est passée d’environ 250 têtes nucléaires en 2020 à plus de 600 en 2026, soit une multiplication par plus de deux en six ans. Le Royaume-Uni avait dès 2021 annoncé le relèvement du seuil de son arsenal à 260 têtes. Quant à la France, le président Macron a annoncé en mars 2026, depuis la base navale de l’Île Longue, une augmentation du nombre de têtes nucléaires françaises, actuellement estimées à environ 290, tout en renonçant à toute transparence sur la taille de l’arsenal. Mettre fin à près de trente-cinq ans de réduction de l’arsenal français à quelques semaines de l’ouverture de la conférence d’examen du TNP : le signal envoyé aux États « non dotés » était dévastateur.

Sur le plan financier, les chiffres sont tout aussi éloquents. Selon le rapport Hidden Costs: Nuclear Weapons Spending in 2024 d’ICAN, les neuf puissances nucléaires ont dépensé plus de 100 milliards de dollars pour leurs arsenaux en 2024, une hausse de 11 % en un an, soit environ 190 151 dollars par minute ! Les États-Unis ont, à eux seuls, englouti 56,8 milliards de dollars, davantage que les huit autres pays réunis. La Chine suivait à 12,5 milliards, le Royaume-Uni à 10,4 milliards. En France, la dissuasion nucléaire mobilisait 7,4 milliards d’euros en 2026, soit 13 % du budget de la défense. Et en 2025, ces dépenses totales des puissances nucléaires ont bondi de 19 % supplémentaires pour atteindre le montant record de 119 milliards de dollars selon le dernier rapport d’ICAN, Premeditated: Nuclear Weapons Spending in 2025. Le secteur privé, lui, a engrangé au moins 42,5 milliards de dollars en contrats nucléaires rien qu’en 2024. Ces sommes colossales auraient pu, note ICAN, financer le budget des Nations Unies 28 fois, ou nourrir 345 millions de personnes affamées pendant deux ans.

L’effondrement de l’architecture de contrôle des armements

Si la course aux armements constitue le premier facteur d’aggravation de la crise du TNP, l’effondrement progressif de l’architecture de contrôle des armements en est le second. Le 5 février 2026, le traité New START, dernier accord bilatéral de limitation des arsenaux nucléaires stratégiques entre Washington et Moscou, est arrivé à expiration sans qu’aucun successeur n’ait été négocié. Pour la première fois depuis plus d’un demi-siècle, la planète se retrouvait sans aucun plafond juridiquement contraignant sur les arsenaux des deux principales puissances atomiques.

Signé en 2010 à Prague dans le souffle de la politique de désarmement d’Obama, prorogé de cinq ans par Biden, le traité New START limitait les arsenaux stratégiques offensifs américain et russe à 1 550 ogives déployées chacun, et prévoyait un système d’inspections mutuelles qui assurait une transparence minimale entre les deux superpuissances. Son extinction « laisse derrière elle un paysage nu, sans garde-fous vérifiables », dans un contexte où la rhétorique nucléaire a retrouvé une place centrale dans les conflits contemporains. Comme l’analyse Emmanuelle Maitre, chercheuse à la Fondation pour la recherche stratégique, « ce qui est peut-être plus dommageable, c’est la fin de tout ce qui accompagnait New START : les procédures de vérification, les échanges bilatéraux, les notifications qui permettaient d’avoir une vision sur ce que faisait l’autre », source de stabilité disparue. Sans cadre commun, chaque modernisation devient suspecte, chaque exercice militaire un signal potentiellement mal interprété.

Selon Matt Korda, directeur adjoint du Projet d’information sur le nucléaire à la Fédération des scientifiques américains, sans accord pour prolonger New START, « chaque partie sera libre d’ajouter des centaines d’ogives supplémentaires à ses missiles et à ses bombardiers lourds, doublant à peu près la taille de leurs arsenaux actuellement déployés dans le scénario le plus maximaliste ». Le SIPRI avait averti qu’un tel déploiement incontrôlé serait « très plausible ». L’expiration du traité New START à quelques semaines de la XIe conférence d’examen du TNP n’est pas un hasard malheureux : c’est la parfaite illustration de la décomposition du régime de maîtrise des armements que le TNP était censé encadrer.

Le paradoxe nucléaire : la dissuasion comme facteur de prolifération

L’un des arguments les plus fréquemment avancés par les États « dotés » pour justifier leur refus d’avancer vers le désarmement est la dégradation de l’environnement sécuritaire mondial. La guerre en Ukraine, la crise iranienne et la prolifération nord-coréenne, la montée en puissance de la Chine : autant de prétextes invoqués pour maintenir, voire renforcer, les arsenaux nucléaires. Mais cet argument circulaire révèle une contradiction fondamentale : ce sont les puissances nucléaires elles-mêmes qui contribuent à dégrader l’environnement stratégique qu’elles citent pour justifier leur non-désarmement. 

Plus grave encore, la persistance de la dissuasion nucléaire comme paradigme dominant alimente précisément les dynamiques de prolifération qu’elle est censée prévenir. Selon l’analyse de l’IFRI publiée en mai 2026, plusieurs pays – comme la Corée du Sud ou la Pologne – débattent ouvertement de la pertinence d’un arsenal nucléaire national, face à la perte de crédibilité de la dissuasion élargie américaine. En Iran, les frappes israélo-américaines de mars 2026 contre des installations nucléaires iraniennes risquent, paradoxalement, de renforcer le calcul iranien vers le franchissement du seuil nucléaire. La Corée du Nord, elle, a poursuivi sans entrave l’expansion de son programme nucléaire et balistique, illustrant l’impuissance du régime à contraindre les proliférants.

Pour IDN, cette dynamique est précisément celle que le TNP devait conjurer. Ainsi, « la seule façon efficace d’empêcher la guerre nucléaire consiste non pas à accumuler, moderniser et rendre plus utilisables les armes nucléaires, mais à les éliminer ». La dissuasion nucléaire n’est pas un rempart contre la guerre nucléaire : elle est la perpétuation institutionnalisée d’une menace existentielle à laquelle la communauté internationale a collectivement décidé de mettre un terme, tandis que les puissances nucléaires y consacrent des ressources colossales.

Le Traité d’interdiction : une réponse normative que les puissances nucléaires s’obstinent à ignorer

Face à l’immobilisme des États « dotés », la communauté internationale n’est pas restée passive. Contrairement aux affirmations des puissances nucléaires et de leurs porte-parole, le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN) ne s’oppose pas au TNP : il en est au contraire le prolongement logique et la mise en œuvre concrète de l’article VI. Il prévoit, pour les États « dotés » qui y adhéreraient, deux voies d’accès : soit un désarmement à leur rythme et unilatéral ou négocié avec les autres puissances nucléaires suivi d’une adhésion, soit une adhésion suivie d’un calendrier conduisant à l’élimination vérifiée et irréversible de leurs arsenaux. Le Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, dont l’expertise humanitaire est incontestable, considère que le TIAN « contribue à la mise en œuvre d’une des obligations fondamentales du TNP » et appelle tous les États à y adhérer. En France, selon un sondage IFOP de janvier 2026, 64 % des Français souhaitent que la France s’engage dans un processus d’élimination contrôlée des armes nucléaires tel que prévu par le TIAN adopté au sein des Nations Unies. Ce qui confirme un sondage de 2022 commandité par IDN à OpinionWay selon lequel 70 % des Français considéraient l’arme nucléaire comme une menace à la sécurité du monde.

Pourtant, les cinq puissances nucléaires du TNP refusent catégoriquement d’adhérer au TIAN et s’efforcent d’en marginaliser la portée dans les forums onusiens. Ce faisant, elles aggravent la fracture entre les États qui ont renoncé aux armes nucléaires et ceux qui les conservent, détruisant ce qu’il reste de légitimité au « grand compromis » de 1968. Si la dissuasion nucléaire représentait vraiment un choix stratégique rationnel pour la sécurité internationale, les puissances nucléaires devraient avoir les moyens de le défendre et de convaincre les 99 États signataires du TIAN (dont 74 l’ont ratifié), soit la moitié des pays du monde. Leur refus de s’y engager dit tout de la solidité de leur argumentaire.

Ce que révèle l’échec : la crise de légitimité du TNP et les chemins d’une sortie par le haut

L’échec de la XIe conférence d’examen n’est donc pas celui d’une négociation diplomatique ordinaire. C’est la révélation d’une crise de légitimité profonde, qui menace à terme la survie du régime de non-prolifération dans son ensemble. Comme nous l’écrivions avant la conférence, « le TNP ne peut survivre indéfiniment à ce déni collectif ». Un traité dont le mécanisme d’examen a échoué quatre fois sur cinq depuis 1995 n’est plus un instrument de régulation : c’est une coquille institutionnelle que les puissances nucléaires utilisent pour afficher un attachement de façade aux normes de désarmement tout en s’en affranchissant dans les faits.

La France, qui se targue d’un « bilan en matière de désarmement et de transparence sans équivalent », a une responsabilité particulière dans ce contexte. Elle était la puissance nucléaire qui avait le plus réduit son arsenal depuis la guerre froide, qui avait fermé ses sites d’essais et de production de matières fissiles et démantelé ses missiles sol-sol. Toutefois, en augmentant ses ogives en mars 2026 tout en renonçant à la transparence, elle a choisi de régresser et d’entrer dans une course aux armements qu’elle dénonçait, au moment précis où le régime avait besoin d’un signal inverse. Cette décision affaiblit sa capacité à se poser en modèle de « désarmement progressif et réaliste ».

Des pistes existent pourtant pour sortir de l’impasse. IDN en formule plusieurs dans son plan d’action en 13 mesures : engagements concrets de réduction des postures d’alerte élevée (« dé-alertage »), déclarations de non-emploi en premier (no first use), lancement de négociations sur un traité d’interdiction des matières fissiles (FMCT), transparence accrue des arsenaux, et reconnaissance explicite du TIAN comme contribution à la mise en œuvre de l’article VI. Ces mesures ne demandent pas aux puissances nucléaires de se désarmer unilatéralement du jour au lendemain ; elles leur demandent de cesser de conditionner toute avancée à un hypothétique « bon moment » qui ne viendra jamais tant qu’elles en resteront les principaux artisans du report.

Conclusion : l’urgence d’un sursaut politique

Quatre-vingt ans après les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, les survivants – les hibakusha – témoignent encore que l’arme nucléaire « tue instantanément plus de 100 000 personnes » et dévaste des vies pendant des décennies. Pour le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), « aucune assistance humanitaire adéquate ne pourrait répondre à ces conséquences ». Devant ce constat, la dissuasion nucléaire n’est pas un bouclier : c’est une épée de Damoclès suspendue au-dessus de l’humanité, dont le coût humain, financier et moral est chaque année plus difficile à justifier.

L’échec de la XIe conférence d’examen du TNP survient dans un monde où le dernier grand traité de contrôle des armements vient d’expirer sans successeur, où la Chine a doublé son arsenal en six ans, où le Secrétaire général de l’ONU avertit que le risque d’une utilisation de l’arme nucléaire est « au plus haut depuis des décennies ». C’est dans ce contexte que les puissances nucléaires ont choisi de se présenter à New York sans concessions, sans agenda de désarmement, et sans vision autre que la perpétuation de leur avantage stratégique. Le message envoyé aux 186 États « non dotés » est dévastateur, mais il dit aussi quelque chose de plus fondamental : si le TNP doit survivre comme instrument de régulation crédible, il ne peut plus reposer sur la seule bonne volonté des États nucléaires. Il faut des mécanismes contraignants, des calendriers vérifiables, et la reconnaissance pleine et entière du TIAN comme complément nécessaire.

Comme le résume IDN dans sa raison d’être : l’objectif est un « désarmement nucléaire multilatéral, progressif et contrôlé », pour construire un monde plus sûr. Ce n’est pas de la naïveté : c’est la seule ligne d’horizon cohérente avec la promesse faite en 1968. L’échec de 2026 ne doit pas être le dernier rendez-vous manqué d’un régime en décomposition lente : il doit être le déclencheur d’un sursaut politique, diplomatique et civique, pour que la XIIe conférence d’examen – en 2031 – ne soit pas la dernière.

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