TNP : la Conférence de la dernière chance

« Ces engins de mort n’ont pas leur place sur notre planète ». Cette phrase d’António Guterres, Secrétaire général des Nations Unies, prononcée lors de la Journée internationale pour l’élimination totale des armes nucléaires, le 26 septembre 2024, résume à elle seule l’état d’urgence dans lequel le monde aborde la onzième Conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP). Du 27 avril au 22 mai 2026, les 191 États parties au TNP se retrouveront à New York pour évaluer l’état du traité le plus ratifié de l’histoire du désarmement nucléaire.

Derrière la solennité du rituel diplomatique se cache une réalité alarmante : le régime de non-prolifération est fissuré de toutes parts, les arsenaux se modernisent à toute vitesse, et les mécanismes qui devaient conduire l’humanité vers le désarmement s’effondrent les uns après les autres. La conférence se tient en effet dans un contexte sans précédent depuis la guerre froide. Le 5 février 2026, le traité New START – dernier accord bilatéral de maîtrise des armements stratégiques entre Washington et Moscou – a expiré, sans qu’aucun successeur ne soit en vue.

Selon l’Institut international de recherche pour la paix de Stockholm (SIPRI), le stock mondial d’ogives nucléaires s’élevait à 12 241 en janvier 2025, dont 9 614 dans des arsenaux militaires opérationnels et environ 2 100 en état d’alerte élevée. Ce chiffre ne diminue plus : l’ère des réductions post-guerre froide « touche à sa fin », avertissait le chercheur du SIPRI Hans M. Kristensen en juin 2025.

La Conférence d’examen de 2026 se tiendra ainsi dans le prolongement de deux conférences consécutives ayant échoué à adopter un document final – 2015 et 2022 – et de décennies de promesses non tenues. Le TNP ne peut survivre indéfiniment à ce déni collectif.

Une architecture institutionnelle fragilisée par l’échec répété

Pour comprendre les enjeux de cette onzième Conférence d’examen du TNP, il faut d’abord mesurer ce que signifie l’échec répété de ce mécanisme de contrôle quinquennal. Depuis son entrée en vigueur en 1970, le TNP repose sur trois piliers interdépendants : la non-prolifération des armes nucléaires, le désarmement progressif des États dits « dotés » d’armes nucléaires, et l’accès équitable aux usages pacifiques de l’énergie atomique. Cette architecture est formellement préservée, mais son équilibre est rompu depuis des années. Les conférences d’examen, seul mécanisme multilatéral permettant de vérifier la mise en œuvre du traité et d’adopter des recommandations consensuelles, ont échoué à produire un document final en 2005, en 2015 et en 2022, soit trois conférences sur cinq depuis la prorogation illimitée du TNP en 1995.

L’échec de la dixième conférence, en août 2022, illustre la gravité structurelle de la crise. Après quatre semaines de négociations intenses, la Russie a bloqué l’adoption du document final, refusant tout paragraphe reconnaissant explicitement la souveraineté ukrainienne sur la centrale nucléaire civile de Zaporijjia, occupée depuis mars 2022. Pour ICAN France, cet échec ne résultait pas seulement de l’obstruction russe : il révélait « le manque de volonté de l’ensemble des cinq États dotés d’armes nucléaires de mettre en œuvre leurs obligations en matière de désarmement ». Mais le commentateur Cesar Jaramillo, pour Beyond Nuclear International, mettait en garde contre une lecture trop commode : « Les profondes fractures qui divisaient les États parties depuis le début allaient bien au-delà du conflit ukrainien ». Les États « dotés » avaient, comme lors de chaque conférence précédente, justifié la rétention indéfinie de leurs arsenaux tout en professant leur attachement à un monde dénucléarisé à une échéance imprécise. L’obstruction russe n’a fait qu’achever ce que la mauvaise foi collective avait déjà condamné.

Le cycle préparatoire 2022-2026 : des PrepCom révélateurs de la fracture

Le cycle qui conduit à la Conférence d’examen 2026 du TNP a été marqué par trois réunions du comité préparatoire (PrepCom). Le troisième et dernier comité préparatoire, présidé par l’ambassadeur ghanéen Harold Agyeman du 28 avril au 9 mai 2025, a mis en lumière les tensions qui traversent le régime de manière structurelle.

La session a ainsi été dominée par les tensions géopolitiques récentes – conflits impliquant des puissances nucléaires, montée des risques de prolifération et par la difficulté croissante à construire un consensus sur le pilier désarmement. La Chine a intensifié ses critiques des mécanismes de partage nucléaire de l’OTAN, arguant de leur incompatibilité avec les articles I et II du TNP relatifs à la non-prolifération puisque les pays accueillant sur leur sol des armes nucléaires américaines (Allemagne, Belgique, Italie, Pays-Bas, Turquie) seraient impliqués dans leur utilisation éventuelle.

Le Mouvement des pays non alignés (NAM), l’Afrique du Sud, le Costa Rica, le Brésil et même le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) ont rejoint ce positionnement, exigeant que les États hôtes de ces arrangements nucléaires soient reconnus comme une catégorie à part entière dans le traité.

Le PrepCom a néanmoins adopté formellement les dates et le lieu de la conférence de 2026, ainsi que la présidence de l’ambassadeur Do Hung Viet – un choix diplomatiquement significatif pour un pays non doté d’armes nucléaires –, et transmis un projet de recommandations pour la future conférence.

Article VI : le pilier en ruine d’un édifice qui vacille

Au cœur du TNP, l’article VI constitue à la fois la promesse centrale du traité et le principal sujet de discorde. Il stipule que « chacune des Parties au Traité s’engage à poursuivre de bonne foi des négociations sur des mesures efficaces relatives à la cessation de la course aux armements nucléaires à une date rapprochée et au désarmement nucléaire, ainsi que sur un traité de désarmement général et complet ». Cette obligation juridique, confirmée par la Cour internationale de justice dans son avis consultatif de 1996, aussi claire dans son libellé que déniée dans la pratique, constitue depuis des décennies le talon d’Achille du régime. Les États non dotés l’ont acceptée en échange d’une promesse solennelle : les puissances nucléaires s’engageraient à se désarmer. Ce « grand compromis » est aujourd’hui profondément discrédité.

Les données sont accablantes. Selon le rapport annuel d’ICAN Hidden Costs: Nuclear Weapons Spending in 2024, publié en juin 2025, les neuf puissances nucléaires ont dépensé plus de 100,2 milliards de dollars en 2024 pour leurs arsenaux, soit une hausse de 11 % – environ 10 milliards de plus – par rapport à l’année précédente. Les États-Unis ont, à eux seuls, englouti 56,8 milliards de dollars, davantage que les huit autres pays réunis ; la Chine suivait à 12,5 milliards, le Royaume-Uni à 10,4 milliards. En France, la dissuasion nucléaire représente désormais 13 % du budget de la défense, soit 7,4 milliards d’euros en 2026, dans le cadre d’une loi de programmation militaire portant le total de l’effort de défense à 57,1 milliards. En mars 2026, le président Emmanuel Macron a annoncé une augmentation du nombre de têtes nucléaires françaises – actuellement au nombre de 290 – justifiée officiellement par la nécessité d’« anticiper les évolutions futures ». Cette décision, conjuguée à la renonciation à la transparence sur l’arsenal français, prise à quelques semaines de l’ouverture de la Conférence d’examen du TNP, envoie un signal désastreux aux États non dotés qui attendent depuis des décennies que la France respecte ses engagements au titre de l’article VI au même titre que les autres puissances nucléaires.

L’effondrement de l’architecture de contrôle des armements

L’expiration du traité New START le 5 février 2026 marque également une rupture historique. Le traité, signé en 2010 à Prague par Barack Obama et Dmitri Medvedev puis prorogé de cinq ans par Joe Biden, limitait les arsenaux stratégiques américain et russe à 1 550 ogives déployées chacun, et prévoyait un système d’inspections mutuelles. Déjà mis à mal par la suspension des inspections russes en août 2022, une décision consécutive à l’invasion de l’Ukraine, il est désormais caduc, sans qu’aucun successeur ne soit en vue, même si la Russie a annoncé qu’elle respecterait les plafonds du traité si les États-Unis faisaient de même.

Le SIPRI avertissait dès 2025 que sans successeur à New START, « un déploiement incontrôlé est très plausible, avec des risques liés au réarmement de silos russes et à l’intégration d’armes non-stratégiques américaines ». La Russie dispose de 5 459 ogives, les États-Unis de 5 177 – soit à eux seuls 88 % du total mondial – et la Chine accélère sa course vers 600 ogives depuis 2025, avec l’objectif, annoncé par le Pentagone mais non confirmé par Pékin, d’atteindre 1 500 d’ici 2035.

La dissuasion élargie et le paradoxe nucléaire européen

La guerre en Ukraine a provoqué un autre paradoxe diplomatique qui pèsera sur la Conférence d’examen du TNP : la remise à l’ordre du jour, dans plusieurs capitales européennes, du débat sur la dissuasion élargie ou le « parapluie nucléaire ». Loin de conduire à une réaffirmation des engagements de désarmement, la crise ukrainienne a au contraire servi de prétexte pour justifier la modernisation des arsenaux. C’est dans ce contexte que la rhétorique nucléaire de plusieurs dirigeants occidentaux a atteint un niveau de normalisation inquiétant : « jamais, depuis les pires heures de la Guerre froide, le spectre des armes nucléaires n’a jeté une telle ombre », tançait déjà en septembre 2024 le secrétaire générale de l’ONU Antonio Guterres. Pour IDN, cette dynamique est exactement inverse à celle que le TNP était censé instaurer.

Le TIAN : une norme internationale qui interpelle le TNP

Face à cette impasse, le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), entré en vigueur le 22 janvier 2021, s’est progressivement imposé comme la réponse normative des États non dotés et de la société civile mondiale. Comme nous le soulignions à l’occasion du cinquième anniversaire du TIAN, le traité « a réussi à créer une nouvelle norme juridique internationale interdisant les armes nucléaires », mais il « se heurte à l’absence structurante des puissances nucléaires ». À ce jour, 95 États l’ont signé (soit la majorité des pays du monde), dont 74 l’ont ratifié, un rythme de ratification parmi les plus rapides pour un traité de désarmement multilatéral. La troisième réunion des États parties au TIAN (MSP3), tenue à New York du 3 au 7 mars 2025, a réuni 55 États parties et 31 observateurs, et a adopté une déclaration réaffirmant l’engagement envers les mesures de réduction des risques nucléaires.

Le TIAN représente un défi direct pour les États « dotés » lors de la Conférence d’examen du TNP, car il constitue une mise en œuvre concrète de l’obligation de négociation inscrite à l’article VI. Ses partisans soutiennent, à l’instar du Mouvement international de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, qu’il « contribue à la mise en œuvre d’une des obligations fondamentales du TNP » et appellent tous les États à y adhérer ou à soutenir au minimum des mesures effectives de réduction des risques. À la Conférence d’examen du TNP, les puissances nucléaires chercheront à marginaliser toute référence explicite au TIAN dans les documents officiels, au nom d’une prétendue incompatibilité avec la logique de dissuasion qui fonderait leur sécurité. Mais ce faisant, elles aggravent encore la crise de légitimité du TNP : comment exiger des États non dotés qu’ils renoncent aux armes nucléaires tout en refusant de reconnaître l’outil juridique que ces États ont eux-mêmes construit pour avancer vers le désarmement ?

Non-prolifération : des crises qui tendent un miroir aux puissances nucléaires

Ainsi, le pilier de non-prolifération du TNP n’est pas en meilleure santé. Plusieurs dossiers régionaux cristallisent les contradictions du régime à l’approche de la Conférence d’examen du TNP. La Corée du Nord, qui a proclamé son retrait du TNP en 2003 et a depuis poursuivi ses programmes balistiques et nucléaires malgré de multiples résolutions du Conseil de sécurité, reste le cas le plus manifeste d’impuissance du régime. La question iranienne, dont les implications ont resurgi avec l’expiration de l’accord de 2015 (JCPOA) en octobre 2025 et avec les frappes israélo-américaines contre des installations nucléaires iraniennes en mars 2026, a relancé l’appel de vingt pays arabes et musulmans à la création d’une zone exempte d’armes nucléaires au Moyen-Orient. Cette demande, vieille de plus de trente ans, résonne tragiquement comme un rappel de l’impuissance du TNP face à la réalité stratégique : elle avait déjà été formulée dans la résolution de la Conférence d’examen de 1995, sans jamais être mise en œuvre. La Jordanie avait alors prévenu que cette « inertie » sapait la « crédibilité du TNP et en fait même une source d’instabilité au Moyen-Orient ». C’est pourquoi l’Égypte, compte tenu du blocage de ce processus au sein du TNP par les États-Unis à la demande d’Israël, a lancé une résolution de l’Assemblée générale de l’ONU qui a abouti à la création d’une conférence annuelle en vue d’une telle zone, toujours boycotté par Washington et son allié israélien.

De même, la persistance des États en dehors du TNP – l’Inde, le Pakistan, Israël et la Corée du Nord – pose la question fondamentale de l’universalité du traité. Ces « hold-out states » disposent collectivement de plusieurs centaines d’ogives et modernisent leurs arsenaux sans aucune obligation internationale, dans une asymétrie normative que les États non dotés membres du TNP perçoivent comme une injustice fondamentale. L’Inde a poursuivi l’expansion de son programme nucléaire en 2024, tout comme le Pakistan. Pour les États du Sud global, exiger d’eux une stricte observance du TNP tout en laissant Israël, l’Inde et le Pakistan hors du régime, c’est institutionnaliser une inégalité normative inacceptable.

Le troisième pilier : quand la justice technologique devient urgence politique

Trop souvent relégué au second plan dans les débats entre États dotés et non dotés, le pilier des usages pacifiques de l’énergie nucléaire revêt à la Conférence d’examen du TNP une importance renouvelée dans le contexte de la transition énergétique. Pour les pays en développement, l’accès à l’énergie nucléaire civile, promis comme contrepartie de leur renonciation aux armes nucléaires, est perçu comme un droit fondamental du TNP. Ils dénoncent régulièrement le fait que les restrictions à l’accès aux technologies et au combustible ne s’accompagnent pas de progrès équivalents sur le désarmement des puissances nucléaires. Cette perception d’une relation de domination technologique affaiblit considérablement leur adhésion aux normes de non-prolifération : pourquoi respecter scrupuleusement les garanties de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) si l’autre côté du compromis – le désarmement – n’est pas tenu ?

L’AIEA joue un rôle central dans ce troisième pilier, à travers l’application des garanties, du protocole additionnel (autorisant l’inspection d’activités non déclarées) et des normes de sûreté. Cependant, les débats prévisibles à la Conférence d’examen du TNP sur le renforcement des mécanismes de vérification, notamment face à la prolifération de nouveaux réacteurs, à la diversification du cycle du combustible, aux cyber-risques dans les infrastructures nucléaires et aux attaques militaires contre des installations nucléaires, butent sur la même contrainte : les États dotés refusent tout renforcement des obligations de vérification qui pourrait, par réciprocité, s’appliquer à leurs propres programmes militaires. C’est dans ce contexte que des coalitions du Sud global chercheront à introduire, à la Conférence d’examen du TNP, des « paquets » de mesures couplant accès équitable aux technologies civiles, financement de la coopération technique et engagements concrets sur le désarmement.

La Conférence d’examen du TNP : trois scénarios pour l’avenir du monde

À la veille de l’ouverture de la conférence, trois scénarios se dessinent pour son issue, chacun portant des implications considérables pour la sécurité internationale.

Le scénario du document final minimal : sauver les apparences

Le scénario le plus probable consiste en l’adoption d’un texte de compromis au langage volontairement ambigu, qui évite la rupture formelle sans avancer significativement vers le désarmement. Ce type de résultat, déjà observé en 2010 avec le plan d’action aux 65 mesures, dont la plupart sont restées lettre morte, préserve la façade institutionnelle du TNP mais aggrave la crise de confiance entre États dotés et non dotés. Le risque est que le régime survive formellement tout en se vidant progressivement de sa substance normative : un traité-zombie, incapable de contraindre les puissances nucléaires et de satisfaire les attentes des pays non dotés.

Le scénario de l’échec ouvert : l’implosion normative

Un troisième échec consécutif à produire un document final serait, pour le TNP, potentiellement fatal à moyen terme. La politologue spécialisée dans les questions nucléaires Emmanuelle Maitre (FRS) soulignait que le PrepCom de 2025 avait déjà montré « les défis qui se poseront l’année prochaine lors de la onzième Conférence d’examen ». Un tel échec accélérerait la fragmentation normative, renforçant les partisans du TIAN comme seul instrument de désarmement crédible, tout en encourageant une prolifération latente dans les États qui se sentiraient libérés de leurs obligations. C’est précisément ce risque qu’Antonio Guterres évoquait en mars 2026 en déplorant que « notre rêve de paix vacille » et que les menaces nucléaires soient « au plus haut depuis des décennies ».

Le scénario du sursaut : des engagements vérifiables et un horizon temporel

Il existe néanmoins un troisième chemin, exigeant, mais plausible si une volonté politique suffisante se manifeste. Il s’agit d’adopter un document final ambitieux, articulé autour d’engagements concrets et vérifiables : transparence accrue des arsenaux, engagement solennel sur le non-emploi en premier (no-first-use), lancement de négociations sur un traité interdisant la production de matières fissiles, réduction des postures d’alerte élevée, et reconnaissance explicite du TIAN comme contribution à la mise en œuvre de l’article VI. Ce scénario suppose que les États « dotés » acceptent enfin de sortir de la logique du « désarmement quand les conditions stratégiques le permettront », une formule rhétorique qui ne débouche, dans les faits, sur aucun délai ni aucune obligation contraignante.

Pour un désarmement nucléaire réel : les conditions d’une sortie par le haut

Pour IDN, le message est clair : le TNP n’a de sens que si ses trois piliers progressent simultanément, et si les États dotés cessent de conditionner leur désarmement à une amélioration préalable du contexte stratégique, un contexte que leur propre politique de modernisation contribue à dégrader. Le CICR appelle, depuis son Plan d’action 2022-2027, les États à ratifier le TIAN ou à y adhérer, et ceux qui ne peuvent encore le faire à « soutenir l’adoption de mesures effectives de réduction des risques d’utilisation des armes nucléaires ». La complémentarité entre TNP et TIAN n’est pas une menace pour le régime de non-prolifération : c’est au contraire la seule voie crédible pour redonner au « grand compromis » de 1968 une substance que six décennies de procrastination nucléaire lui ont ôtée.

L’enjeu budgétaire est également central. En 2024, les neuf États nucléaires ont dépensé 100,2 milliards de dollars pour leurs arsenaux, soit 190 151 dollars par minute, selon ICAN. Cette même somme « aurait pu financer le budget des Nations Unies 28 fois », ou nourrir 345 millions de personnes affamées pendant deux ans. Dans un monde confronté simultanément à des crises climatiques, sanitaires et alimentaires, la persistance de cette dépense révèle un choix politique délibéré : celui de la dissuasion sur la survie. Ainsi, la Conférence d’examen du TNP est l’occasion de renverser cette hiérarchie des priorités. Non par naïveté, mais parce que, comme le rappelle le Secrétaire général de l’ONU, « les armes nucléaires ne peuvent pas gagner une guerre et ne devraient jamais être utilisées » : les seules à qui elles profitent sont les industries de l’armement, qui ont engrangé au moins 42,5 milliards de dollars en contrats nucléaires en 2024.

Conclusion : le temps du choix

À New York, du 27 avril au 22 mai 2026, les 191 États parties au TNP auront donc entre leurs mains une responsabilité historique. Ils pourront choisir de perpétuer l’hypocrisie diplomatique qui a conduit à deux échecs consécutifs et à l’accélération des arsenaux. Ils pourront laisser la conférence se transformer en tribune des rivalités géopolitiques, comme ce fut le cas en 2022. Ou ils pourront, sous la pression de la société civile internationale, des États non dotés et d’organisations telles qu’IDN, ICAN ou le CICR, décider que le TNP mérite mieux qu’une survie en état de décomposition.

La Conférence d’examen de 2026 n’est pas seulement un rendez-vous diplomatique parmi d’autres. Elle se tient à un moment où le dernier grand traité de contrôle des armements vient d’expirer sans successeur, où la Chine double son arsenal en dix ans, où la France augmente ses ogives à quelques semaines de la conférence, où le Moyen-Orient est secoué par la guerre. Elle se tient, surtout, 80 ans après Hiroshima et Nagasaki, dont les survivants, les hibakusha, témoignent encore que l’emploi d’armes nucléaires « tue instantanément plus de 100 000 personnes » et dévaste des vies pendant des décennies. Pour le CICR, « aucune assistance humanitaire adéquate ne pourrait répondre à ces conséquences ». Devant ce constat, la dissuasion nucléaire n’est pas un bouclier : elle est une épée de Damoclès suspendue au-dessus de l’humanité tout entière.

Il reste une fenêtre étroite pour que la Conférence d’examen du TNP devienne autre chose qu’un rendez-vous manqué de plus. Cette fenêtre exige que les États dotés, à commencer par la France, qui se targue d’un « bilan inégalé » en matière de désarmement, comprennent enfin que la crédibilité d’un traité ne se mesure pas à la sophistication des formules diplomatiques, mais à la réalité des actes. Comme le résume IDN dans son essence même, l’objectif est clair : « un désarmement nucléaire multilatéral, progressif et contrôlé », pour contribuer à l’édification d’un monde plus sûr. La Conférence d’examen du TNP est peut-être la dernière occasion d’y croire encore. IDN lancera à cette occasion un nouveau Plan d’action qui offrira à nos dirigeants des solutions concrètes.

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Image de Solène VIZIER

Solène VIZIER

Solène Vizier est diplômée d'un Master 2 en cyber-géopolitique. Passionnée de géopolitique, ses domaines de spécialisation concernent le désarmement nucléaire et la cybersécurité. Au sein d’IDN, elle est membre du pôle “Rédaction”.
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Solène VIZIER

Solène Vizier est diplômée d'un Master 2 en cyber-géopolitique. Passionnée de géopolitique, ses domaines de spécialisation concernent le désarmement nucléaire et la cybersécurité. Au sein d’IDN, elle est membre du pôle “Rédaction”.

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