Israël, sa bombe et la France

La nouvelle fait le tour du monde en quelques instants. En cette journée du 5 octobre 1986, la Une du Sunday Time ébranle l’opinion public : « Révélation : les secrets de l’arsenal nucléaire israélien ». Autrement dit, Israël possèderait son propre programme nucléaire militaire. Grâce aux révélations du physicien israélien Mordechai Vanunu précieusement récoltées par le journaliste britannique Peter Houman, l’un des secrets les mieux gardés d’Israël se retrouve révélé aux yeux du monde. Avant d’être capturé par le Mossad et condamné à 18 années de prison par la justice israélienne, le scientifique aurait expliqué avoir travaillé dans le plus grand secret sur un projet de production de plutonium, au cœur d’un bâtiment souterrain…

S’il est vrai que la posture nucléaire militaire israélienne reste encore ambigüe de nos jours, on peut dire sans grand risque que l’État juif possède une arme de destruction absolue. Créé en mai 1948 à la sortie de la seconde guerre mondiale, le pays d’accueil de populations juives voudra dès ses débuts prémunir sa nation contre un nouvel holocauste. Pour assurer sa protection contre toute menace extérieure, Israël décide de se doter de l’arme atomique. Sur un fond de remord, de pardon et contre l’Égypte grandissante du président Nasser, la France et Israël décident d’entremêler leur histoire nucléaire. Retour sur une collaboration contestée, qui modifiera à tout jamais l’équilibre des forces du Proche et Moyen Orient.

Israël se tourne vers la France

Le programme nucléaire israélien débute officiellement en 1949, sur ordre de David Ben Gourion, alors premier ministre de l’État d’Israël. Décidé à assurer la survie de son pays sur du long terme, il opte pour ce projet radical, moqué par un certain nombre d’experts et de diplomates étrangers. Car selon eux, Israël n’a ni les fonds faramineux, ni la connaissance scientifique, ni l’expérience étatique requis pour se lancer dans un tel défi. En sachant de surcroit que les Etats-Unis, nation mère de la bombe atomique, ne souhaitent pas s’investir dans cette course à l’armement ! Voyant d’un très mauvais œil les progrès nucléaires français et chinois, ils rejettent catégoriquement l’idée de nucléariser le Proche Orient.

C’est donc vers la France qu’Israël se tourne pour assouvir son désir de puissance. Et il faut dire qu’au début des années 1950, la France a le profil parfait : doté d’une longueur d’avance en matière de recherche nucléaire, le pays voit également dans cette collaboration une façon se faire oublier sa collaboration avec le régime nazi.

La crise du Canal de Suez et les prémices de la collaboration franco-israélienne

Mais le véritable tournant dans l’histoire nucléaire israélienne se construit autour d’un adversaire commun : l’Égypte. Ennemi de la France pour son soutien apporté au FLN algérien et pour ses livraisons d’armes aux Fédayins palestiniens, le président Nasser s’attire les foudres des deux états alliés. Et rien ne s’arrange lorsqu’il décide en 1955 de fermer le détroit de Tiran à la navigation israélienne et ordonne, un an plus tard, la nationalisation du canal de Suez. Les intérêts économiques sont tels que Londres et Paris, propriétaires de la Compagnie du Canal de Suez qui contrôle cette zone stratégique, décident d’intervenir militairement contre l’Égypte, malgré les protestations américaines et soviétiques.

En l’échange de son soutien militaire, de ses sources de renseignement au sein du monde arabe et d’informations scientifiques, la France propose à Shimon Pérès, alors directeur opérationnel du projet d’arme nucléaire israélienne, de lui fournir la bombe atomique. Le futur président de l’État israélien accepte et la coopération débute officiellement après confirmation du Haut-Commissaire français à l’énergie atomique.

Les deux États parties signent alors un pacte politique suivi de plusieurs contrats techniques dans lesquels Paris s’engage à fournir à Israël un grand réacteur nucléaire, des ingénieurs, des techniciens français, de l’uranium enrichi, ainsi qu’une usine d’extraction de plutonium. Tout cela sous couvert d’une utilisation civile et pacifique de cette énergie atomique, pour apaiser les inquiétudes des deux super-puissances alors sur le qui-vive.

La France débutera les travaux de la centrale nucléaire de Dimona dans le désert du Néguev, après l’invasion du Sinaï égyptien par l’armée israélienne. D’une puissance initiale officielle de 24 mégawatts,  la centrale en produira officieusement plus de 150.

Le général De Gaulle met fin à l’entraide

C’est en 1958 que la coopération franco-israélienne commence à s’essouffler. Charles De Gaulle, élu à la présidence de la République, ordonne que l’on diminue l’aide à Israël, jusqu’à la faire cesser complètement. Le « héros national » veut réorienter sa politique étrangère et pour ce faire, décide de redorer son blason auprès des pays arabes. Dès lors, fournir à Israël le moyen de les détruire n’est pas opportun… De plus, les premiers essais nucléaires français de 1960 ayant été concluants, Israël n’est plus un partenaire indispensable : De Gaulle veut une bombe franco-française.

Malgré les ordres du général, certains réseaux français continueront de se manifester en direction d’Israël pour la mise en service de la centrale de Dimona. Furieux, le président français ne tardera pas à annoncer la mise en place d’un embargo nucléaire sur Israël, qui retardera le programme de l’État juif sans pour autant y mettre fin, comme l’aurait souhaité le général. Car en 1967, à la veille de la guerre des six-jours, Israël est en possession d’armes nucléaires opérationnelles.

La dissuasion nucléaire israélienne

Selon le journaliste et auteur israélien Michael Karpin, Israel aurait armé son arsenal nucléaire à trois reprises : avant la guerre des six-jours, durant la guerre du Kippour avant l’offensive surprise syrienne et égyptienne et finalement en janvier 1991, au premier jour de la guerre du Golfe.

Malgré cela, l’État juif laisse encore planer le doute autour de sa dissuasion nucléaire. A plusieurs reprises mais sans jamais avouer la détenir, Israël a menacé ses ennemis d’avoir recours à sa force de destruction massive, comme en 2006, lorsque Shimon Pérès lance un avertissement solennel à Mahmoud Ahmadinejad : « Le président iranien ne doit pas oublier que son pays aussi peut être rayé de la carte » [1]. Propos qu’il réitérera en 2012 : « Je suggère à nos ennemis de ne pas sous-estimer nos capacités militaires, qu’elles soient visibles ou dissimulées ». Si la stratégie brumeuse a eu son effet dans la seconde moitié du 20ème siècle, il semblerait qu’elle arrive aujourd’hui à bout de souffle, tenant plus de l’idéologie que du réalisme. Pour le professeur israélien Louis René Beres et l’ancien général américain John Chain, Israël devrait revendiquer sa position d’État détenant l’arme nucléaire et établir une véritable stratégie fondée sur sa dissuasion et sa défense conventionnelle. A l’heure où l’Iran menace de détenir l’arme absolue, ils estiment que l’État juif devrait convaincre les dirigeants iraniens que son arsenal atomique est suffisamment résilient pour ne pas être détruit dès la première attaque.

D’après des estimations, Israël possèderait environ 90 ogives nucléaires (contre 5 800 pour les Etats-Unis en 2020). Mais, non partie au Traité de non-prolifération nucléaire, elle n’est pas soumise aux exigences de contrôle de l’Agence internationale de l’énergie atomique et ne semble pas désireuse de s’investir dans le combat du désarmement, particulièrement dans ce climat actuel de tensions régionales.

Notes

[1] P.Razoux, « Israel et la dissuasion nucléaire », Revue défense stratégique nationale n°782, juillet 2015, p 126.

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Anais Cren-Larvor

Anais Cren-Larvor

Diplomée d'un Master en Droit international public de l'Université Lyon III Jean Moulin, Anais Cren-Larvor rédige son mémoire de fin d'étude sur les questions de prolifération nucléaire et les dangers d'une matière civilo-militaire. Passionnée par le droit et la géopolitique, elle s'intéresse également aux problématiques de trafic d'installations et de matières nucléaires qui subsistent à travers le monde.
Anais Cren-Larvor

Anais Cren-Larvor

Diplomée d'un Master en Droit international public de l'Université Lyon III Jean Moulin, Anais Cren-Larvor rédige son mémoire de fin d'étude sur les questions de prolifération nucléaire et les dangers d'une matière civilo-militaire. Passionnée par le droit et la géopolitique, elle s'intéresse également aux problématiques de trafic d'installations et de matières nucléaires qui subsistent à travers le monde.

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