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Solène Vizier
Le retour de la guerre de haute intensité en Europe, la montée des rivalités sino-américaines, l’effritement des traités de maîtrise des armements et la banalisation du chantage atomique ont replacé la question nucléaire au centre de la sécurité internationale. Les arsenaux nucléaires n’ont pas disparu après la guerre froide : ils se modernisent, se diversifient et redeviennent des instruments de signalement politique, tandis que la frontière entre dissuasion, intimidation et préparation opérationnelle devient plus poreuse. Dans ce contexte, défendre le désarmement nucléaire n’est pas une posture morale détachée du réel, mais une position stratégique fondée sur un constat clair : plus les armes nucléaires sont nombreuses, sophistiquées et intégrées aux doctrines de guerre, plus le risque de leur emploi intentionnel, accidentel ou par erreur de calcul augmente.
Cette thèse se heurte à un argument récurrent : l’arme nucléaire aurait empêché les guerres majeures entre grandes puissances et constituerait donc un mal nécessaire. Pourtant, l’histoire stratégique montre moins une stabilité robuste qu’une suite de crises gérées au bord du gouffre. La dissuasion n’élimine pas le risque, elle prétend le gérer par la menace de destruction massive. Or, cette gestion devient plus instable à mesure que les chaînes de commandement se numérisent, que l’intelligence artificielle accélère la décision, que les doctrines d’emploi se flexibilisent, que les puissances nucléaires investissent dans des armes plus « utilisables » et que les conflits hybrides brouillent les seuils. Comme l’a souligné le SIPRI dans son Yearbook 2025, une nouvelle course aux armements nucléaires est en train d’émerger dans un moment de forte fragilisation des régimes de contrôle, avec le risque d’une hausse des déploiements non seulement américains et russes mais généraux après l’expiration du New START en février 2026.
Le retour brutal du fait nucléaire
Pendant près de deux décennies après la fin de la guerre froide, une partie des élites occidentales a cru que le nucléaire appartenait à un âge stratégique révolu. La réduction globale des stocks russo-américains, l’extension des normes de non-prolifération et la priorité accordée au contre-terrorisme semblaient confirmer cette lecture. Cette période a masqué une réalité plus lourde : la dépendance des puissances nucléaires à leurs arsenaux n’a jamais cessé. En mars 2026, La Fédération des Scientifiques américains (FAS) estimait le nombre total d’ogives nucléaires dans le monde à 12 187, dont 9 745 dans les stocks militaires potentiellement utilisables, y compris environ 4 012 armes stratégiques et tactiques déployées avec des missiles ou des aéronefs, dont près de 2 100 maintenues en état d’alerte opérationnelle élevée, principalement par la Russie et les États-Unis, mais aussi la France.
Ces chiffres ne décrivent pas un reliquat passif d’arsenaux hérités du XXe siècle, ils décrivent des forces activement modernisées. Le SIPRI souligne que presque toutes les puissances nucléaires poursuivent des programmes intensifs de modernisation, en améliorant les vecteurs, les systèmes de commandement, les charges et les infrastructures associées. La Chine disposerait désormais d’au moins 600 ogives et accroîtrait son arsenal d’environ 100 têtes par an depuis 2023, tandis que les États-Unis et la Russie, qui possèdent ensemble environ 90 % des armes nucléaires mondiales, pourraient augmenter leurs déploiements si aucun cadre de remplacement du traité New START n’est conclu.
Le danger tient aussi à la fonction politique retrouvée de l’arme nucléaire. Depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine, la Russie a remis au premier plan la rhétorique de la menace nucléaire comme outil d’intimidation stratégique. Même lorsque l’emploi effectif n’a pas lieu, la menace modifie déjà le calcul des acteurs, affecte les soutiens extérieurs et transforme la guerre conventionnelle en conflit sous ombre atomique. C’est précisément là que la théorie de la dissuasion révèle sa fragilité : si l’arme nucléaire sert à protéger la paix, pourquoi devient-elle si aisément un instrument de coercition dans une guerre d’agression ? L’usage politique de la menace confirme que ces armes ne sont pas seulement défensives. Elles sont aussi des outils de contrainte, de sanctuarisation de gains militaires et de brouillage normatif. Affirmer, comme le fait la France, que ses armes nucléaires sont purement défensives ne change rien à cette réalité. Ainsi que le soulignait Ban Ki-moon, l’ancien Secrétaire général de l’ONU, « il n’y pas de bonnes mains pour de mauvaises armes ».
La dissuasion nucléaire, une fausse promesse de stabilité
Le cœur de la doctrine nucléaire classique repose sur l’idée que la peur de représailles inacceptables décourage l’attaque. Dans sa version la plus optimiste, la dissuasion produirait une stabilité paradoxale : des États surarmés n’oseraient pas franchir le seuil. Cependant, cette lecture repose sur plusieurs hypothèses absurdes, notamment la rationalité constante des dirigeants, la robustesse des communications, l’absence d’erreurs techniques majeures et la lisibilité des signaux échangés en crise. Or, aucune de ces hypothèses n’est garantie dans les conflits contemporains. Elle consiste en effet, pour le dirigeant d’une puissance nucléaire, à faire dépendre la sécurité de son pays de sa propre croyance en la croyance de l’ennemi en la détermination de son adversaire à recourir à l’arme nucléaire et à s’exposer à une riposte destructrice. Un dangereux jeu de poker.
Le SIPRI insiste sur le fait que les progrès dans l’intelligence artificielle, le cyber, l’espace, la défense antimissile et les technologies quantiques redéfinissent la dissuasion et la défense en créant de nouvelles sources d’instabilité. L’institut avertit aussi que l’accélération de la décision induite par ces technologies augmente le risque qu’un conflit nucléaire éclate à la suite d’un malentendu, d’une mauvaise communication ou d’un accident technique voire de l’accès aux codes nucléaires de fous ou de terroristes. Ce diagnostic est crucial : la stabilité nucléaire n’est pas sapée seulement par la volonté hostile des adversaires, mais par la complexification même des systèmes censés la maintenir.
La théorie de la dissuasion a toujours sous-estimé le rôle de l’imperfection organisationnelle et de la chance. Les systèmes d’alerte précoce, de commandement et de contrôle n’existent pas dans le vide, ils sont gérés par des bureaucraties, des opérateurs individuels faillibles, des chaînes hiérarchiques et des infrastructures vulnérables au stress, à la désinformation et à la dégradation matérielle. Plus les délais se raccourcissent, plus la tentation d’automatiser certains segments de l’évaluation ou de la réponse grandit. Or, automatiser une chaîne où l’enjeu final est l’emploi d’armes de destruction massive revient à déplacer le risque, non à le supprimer. La promesse d’une dissuasion parfaitement rationnelle devient alors une fiction dangereuse, car elle réduit politiquement l’urgence du désarmement.
Le caractère prétendument stabilisateur des armes nucléaires est d’autant plus contestable qu’elles n’empêchent pas les guerres. Le SIPRI rappelle que les tensions entre l’Inde et le Pakistan ont brièvement débouché sur un conflit armé début 2025, et il cite le risque que des frappes sur des infrastructures militaires liées au nucléaire et la désinformation tierce transforment un affrontement conventionnel en crise nucléaire. On vient de noter qu’un Israël nucléaire avait attaqué l’Iran dépourvu d’armes nucléaires et que ce dernier n’avait pas été dissuadé de riposter contre Israël. L’existence d’arsenaux nucléaires ne supprime donc ni la rivalité, ni l’escalade, ni l’erreur d’appréciation. Elle ajoute au contraire une strate de danger terminal à des conflits qui auraient sinon des bornes plus claires.
La prolifération comme produit de l’insécurité
La crise actuelle de l’ordre nucléaire alimente un second danger : la diffusion de la tentation nucléaire. Lorsque les garanties de sécurité aux alliés deviennent incertaines et que les grandes puissances réinvestissent l’arme atomique comme symbole de rang et d’autonomie et assurance ultime de sécurité, d’autres États réévaluent leurs options et sont tentés de les imiter. En Europe, en Asie orientale, au Moyen-Orient, nous assistons à un regain d’attention pour le statut nucléaire ou les arrangements de partage nucléaire. Le centre britannique de recherche Chatham House a de son côté souligné en 2025 puis 2026 que l’incertitude entourant les engagements de sécurité américains pouvait nourrir de nouvelles dynamiques de prolifération, notamment au Moyen-Orient et en Asie.
Ce phénomène révèle un paradoxe structurel. Les défenseurs de la dissuasion expliquent que l’arme nucléaire protège ceux qui la possèdent, offrant ainsi aux autres États une puissante incitation à l’acquérir ou à en héberger. La prolifération n’est donc pas une anomalie extérieure au système dissuasif, elle en est un effet logique d’ailleurs historiquement favorisé par les puissances nucléaires elles-mêmes comme l’ont montré les recherches de plusieurs experts tels que Benoît Pelopidas. Tant que l’arme nucléaire restera présentée comme le garant ultime de la sécurité, il sera difficile de convaincre durablement des puissances régionales de renoncer à cette option, surtout dans des environnements stratégiques dégradés.
La réponse strictement gestionnaire, qui consisterait à distinguer entre des arsenaux « responsables » et d’autres « déstabilisateurs », ne tient pas sur le long terme. Elle entérine une hiérarchie nucléaire politiquement fragile et juridiquement contestée. Le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) a certes limité la diffusion des arsenaux, mais il repose aussi sur un compromis : les États non dotés renoncent à l’arme nucléaire en échange d’un accès au nucléaire civil sous garanties (contrôle de l’AIEA) et d’un engagement des puissances nucléaires à poursuivre « de bonne foi » des négociations en vue du désarmement. Lorsque ce second pilier, le désarmement, paraît vidé de sa substance par la modernisation continue des arsenaux, la légitimité du régime s’érode.
Le désarmement n’est pas l’utopie, mais la sortie du piège
Dans ce contexte, le désarmement nucléaire doit être défendu non comme un slogan utopique, mais comme une architecture de réduction graduelle du risque. La première étape consiste à contester l’idée selon laquelle le monde serait plus sûr avec des arsenaux modernisés, plus utilisables, plus intégrés et plus nombreux. Les données les plus récentes indiquent l’inverse : le Bulletin of the Atomic Scientists a avancé l’« Horloge de l’Apocalypse » imaginée par plusieurs Prix Nobel au début de la guerre froide, à 89 secondes avant minuit (le cataclysme) en janvier 2025, puis à 85 secondes en janvier 2026, en invoquant notamment l’aggravation du risque nucléaire, l’essor quantitatif et qualitatif des stocks, l’érosion des garde-fous tels que les accords de contrôle des armements et les effets des technologies disruptives. Même si cette horloge est symbolique, elle condense une appréciation experte du niveau de péril systémique.
La deuxième étape consiste à réhabiliter le droit international comme cadre de délégitimation des armes nucléaires. Le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires (TIAN), adopté en 2017 et entré en vigueur en 2021, prohibe le développement, les essais, la production, la possession, le stockage, l’usage et la menace d’usage des armes nucléaires, ainsi que la coopération à ces activités. Même si aucune puissance nucléaire, partie ou non au TNP, ni aucun pays sous « parapluie nucléaire » n’y a adhéré à ce stade, son importance est normative : il inverse le fardeau de la preuve. Ce n’est plus au désarmement de justifier sa pertinence ; c’est à la possession de l’arme nucléaire de justifier sa compatibilité avec la sécurité humaine et la survie collective, ce qu’elle est évidemment incapable de faire.
L’objection la plus fréquente est pratique : à quoi sert un traité d’interdiction sans les possesseurs ? La réponse tient dans l’histoire des normes de désarmement. Les interdictions des armes biologiques (en 1972) et chimiques (en 1993), des mines antipersonnel (en 1977) et des armes à sous-munitions (2008) n’ont pas immédiatement universalisé l’adhésion à ces normes ni empêché les États d’y souscrire au motif que des États possesseurs y échappaient, mais elles ont transformé les coûts politiques, financiers et réputationnels liés à ces armes. De la même manière, le TIAN, par référence aux normes du droit international humanitaire, construit une norme d’illégitimité qui pèse déjà sur les doctrines de menace et sur les financements associés (de fait, la disparition de la coopération des États parties avec les non-parties provoque un effet indirect sur celles-ci). Le traité offre aussi un horizon juridique crédible à une politique de réduction des risques qui ne peut se limiter à des arrangements techniques entre puissances nucléaires.
Organiser la sortie : vers une stratégie réaliste de désarmement
Plaider pour le désarmement ne signifie pas ignorer les contraintes de la transition. Une stratégie réaliste doit articuler plusieurs niveaux d’action, à l’image de ce que propose IDN. Il faut tout d’abord restaurer des mesures urgentes de réduction du risque : relance des canaux de dialogue stratégique, garanties contre les cyber-opérations visant les systèmes nucléaires, transparence accrue sur les doctrines et les arsenaux, engagement de non-ciblage des infrastructures d’alerte précoce y compris dans l’espace et rétablissement d’un cadre successeur au traité New START.
Sur le plan doctrinal, l’adoption de politiques de non-emploi en premier et la sortie progressive des postures de lancement sur alerte réduiraient le risque d’une décision prise sous compression temporelle et instaureraient une confiance mutuelle entre puissances nucléaires qui faciliteraient leur renonciation progressive et contrôlée à leurs arsenaux nucléaires. C’est la logique qui a prévalu pour les autres accords de désarmement : rendre illégales la possession et l’emploi de ces armes a rassuré les possesseurs qu’ils ne seraient pas menacés par celles-ci, vouées à disparaître, et les a incités à adhérer aux traités.
La réduction du risque ne doit pas non plus devenir un substitut permanent au désarmement. Sans calendrier politique, la stabilisation technique risque simplement d’administrer la permanence de l’arme. C’est pourquoi une approche inspirée par les acteurs du désarmement, en concertation avec toutes les parties prenantes (y compris les salariés de l’industrie de défense et les militaires) demeure pertinente : elle lie la sécurité nationale et internationale aux conséquences humanitaires, environnementales et civilisationnelles de toute explosion nucléaire, et rappelle qu’aucune capacité de réponse humanitaire crédible n’existe face à une détonation nucléaire sur une grande ville. En d’autres termes, la question décisive n’est pas de savoir si la dissuasion peut fonctionner la plupart du temps, mais si l’humanité peut raisonnablement accepter de fonder sa sécurité sur un système dont l’échec, même rare, serait irréversible. L’arme nucléaire, on l’a vu, peut à la fois être une arme de génocide, mais aussi une arme de suicide collectif.
L’argument du désarmement n’exige pas de nier les conflits ; il exige de reconnaître que les armes nucléaires aggravent leur potentiel terminal. La guerre contemporaine démontre que ces armes ne sont ni des reliques ni des talismans de stabilité. Elles sont au contraire des amplificateurs d’incertitude, de coercition et de vulnérabilité systémique. Dans un monde où les régimes de contrôle se délitent, où les crises régionales s’enchevêtrent et où les technologies d’aide à la décision peuvent accélérer les erreurs, le désarmement redevient une politique de prudence stratégique. Le réalisme, aujourd’hui, n’est plus de gérer indéfiniment la menace nucléaire, il est d’en organiser la sortie.
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2026.05 ESCAPING THE TRAP: WHY WAR MAKES NUCLEAR DISARMAMENT INEVITABLE.docx