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Marc Finaud,
Vice-président d’Initiatives pour le Désarmement nucléaire (IDN)
Régulièrement, les partisans du désarmement nucléaire sont qualifiés par les thuriféraires de la dissuasion nucléaire de naïfs irréalistes, d’utopistes voire d’irresponsables. Pourtant, cette « doctrine » de la dissuasion, considérée par la France comme la « clé de voûte » de sa sécurité nationale, repose sur des croyances quasi religieuses, une théorie impossible à prouver, des paris hasardeux et des présupposés fragiles. À tel point qu’on peut légitimement se demander de quel côté se trouvent les « Bisounours ».
Idéalistes et réalistes
C’est Hubert Védrine, l’ancien ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand, qui a lancé à plusieurs reprises la formule « Les Européens sont des sortes de bisounours qui ne se rendent pas compte qu’ils vivent dans Jurassic Park ». Cette allusion au dessin animé pour enfants sages, il l’applique non seulement à ce qu’il considère comme de la faiblesse ou de l’idéalisme face aux États prédateurs animés par la volonté de puissance, mais aussi à ceux qui préconisent une coopération multilatérale dans le respect du droit international en vue de la réduction des tensions et le désarmement comme facteur de paix. Il adhère donc pleinement à l’idée que seules les armes nucléaires sont de nature à protéger la France contre toute agression.
Il n’est évidemment pas le seul ni le premier à minimiser l’importance des normes internationales telles que celles de la Charte de l’ONU ou le droit international humanitaire face à la compétition entre grandes puissances dans une approche « réaliste » ou de « realpolitik ». Ainsi, après la Première Guerre mondiale, la droite nationaliste française a-t-elle qualifié de « pacifisme bêlant » la politique incarnée par Aristide Briand, à l’origine des accords de Locarno (1925) visant à réintégrer l’Allemagne dans le jeu diplomatique européen, du Pacte Briand-Kellogg (1928) qui proclamait la « mise hors la loi de la guerre » et du projet d’Union européenne (1929). Et ceci même si Briand avait été un chef de guerre pendant le premier conflit mondial et avait voté les crédits indispensables à la défense nationale.
Plus tard, pendant la guerre froide, le président Mitterrand, face aux foules manifestant contre l’implantation de nouveaux missiles américains en Europe, assènera sa formule : « Les fusées sont à l’Est, les pacifistes à l’Ouest ! ». Pour autant, une décennie plus tard, après la disparition de l’Union soviétique et du Pacte de Varsovie, le président socialiste, devenu conscient du changement de contexte, lancera un ambitieux plan de désarmement incluant notamment l’adhésion au Traité de non-prolifération et l’arrêt des essais nucléaires sans toutefois renoncer à la dissuasion nucléaire.
Une dissuasion nucléaire aux fondements fragiles
Comme le souligne le philosophe Jean-Pierre Dupuy,
« [s]’il n’y a jamais eu de guerre nucléaire jusqu’ici, la dissuasion nucléaire n’y est pas pour grand-chose. (…) C’est la chance qui a fait que pendant la guerre froide et depuis, alors que nous sommes passés une trentaine de fois à un cheveu du pire, celui-ci ne s’est pas produit. (…) [C]e flirt constant avec l’abîme a peu ou prou contribué à donner aux acteurs du drame la sagesse nécessaire pour éviter la catastrophe. (…) Une autre raison de ne pas créditer la dissuasion nucléaire d’avoir empêché la guerre nucléaire, c’est que la dissuasion a joué un rôle très minime dans les politiques nucléaires suivies, tant par l’Amérique que par l’Union soviétique et la Russie. »
En effet, comme démontré par Daniel Ellsberg, ancien planificateur américain de la guerre froide et lanceur d’alerte avec les Pentagon Papers, cité par Jean-Pierre Dupuy, les grandes puissances ont fondé leur stratégie non pas sur la retenue inhérente à la dissuasion, mais sur la capacité de première frappe pour neutraliser la riposte de l’ennemi. Or, dans l’un de ses derniers entretiens, Ellsberg fait part de l’incertitude de nombreux militaires américains quant à l’instruction de riposter en cas d’attaque, qui risque de ne jamais pouvoir leur parvenir. Cette paralysie, connue de l’ennemi, conclut-il, aboutit à rendre la dissuasion inopérante.
Somme toute, la dissuasion nucléaire, ayant pour but de convaincre un agresseur potentiel de renoncer à toute attaque par crainte des représailles nucléaires dévastatrices, aboutit à déléguer à son adversaire la décision stratégique quant à sa propre sécurité. Et ceci, paradoxalement, au nom de la recherche de son indépendance nationale, principale motivation invoquée par la France depuis le général de Gaulle.
Une telle dépendance à l’égard d’une arme censée terroriser l’ennemi, mais aussi potentiellement menacer sa population d’extermination, présuppose une confiance aveugle dans la rationalité de l’adversaire dont on espère – sans garantie – qu’il s’abstiendra de toute attaque. Or, de nombreux exemples historiques montrent que cette rationalité peut faire défaut ou que l’arme nucléaire ne dissuade pas toujours.
Entre puissances nucléaires, la dissuasion n’a pas empêché des conflits directs (tels que le conflit frontalier sino-soviétique de 1969 ou les affrontements entre l’Inde et le Pakistan en 1999, 2019 ou 2025), mais aussi des conflits indirects autour de pays tiers ou par procuration (comme la guerre de Corée de 1950 à 1953, la guerre du Vietnam de 1955 à 1975, les guerres israélo-arabes de 1967 et 1973, la guerre civile en Syrie de 2011 à 2025, etc.). De surcroît, des États non nucléaires insensibles à la notion de dissuasion n’ont pas hésité à lancer des attaques contre des puissances nucléaires : le Nord-Vietnam contre les États-Unis, l’Égypte et la Syrie contre Israël en 1973, l’Argentine contre le Royaume-Uni en 1982, et plus récemment l’Iran en riposte aux États-Unis et à Israël ou l’Ukraine en réponse à l’invasion par la Russie et malgré les menaces russes de recours aux armes nucléaires.
Certains experts, y compris d’anciens responsables de la politique de dissuasion des États-Unis tels que Rose Gottemoeller, ancienne Secrétaire générale adjointe de l’OTAN et négociatrice des accords américano-russes New START, le reconnaissent aujourd’hui sans ambages : « la dissuasion nucléaire ne fonctionne pas » et « les armes nucléaires peuvent apparaître impuissantes face à des attaques conventionnelles ou hybrides soutenues. »
Doctrine de sécurité ou croyance religieuse ?
La confiance absolue dans la dissuasion nucléaire, qualifiée par la France de « clé de voûte de sa sécurité », peut facilement être comparée à une croyance religieuse faisant de tout opposant ou sceptique un « renégat » voire un traître. Comme souligné par le colonel Jean-Luc Lefebvre dans le Monde,
« la dissuasion nucléaire dispose de son propre clergé ! Il y a les initiés que sont les militaires, les ingénieurs de l’armement, les ingénieurs et techniciens civils travaillant sur les armes et sur les vecteurs et surtout les membres de la Direction aux affaires militaires du Commissariat à l’énergie atomique (CEA/DAM) pour lesquels “la bombe” est la raison d’être. Tout ce clergé a ses propres rites en prenant particulièrement à cœur l’initiation progressive des nouveaux adeptes. (…) Coiffant ce clergé, il y a le Président de la République qui possède seul le droit de vie et de mort sur des millions d’êtres humains ! L’actuel Grand Prêtre a prononcé son dernier sermon, selon ses propres termes, en “cette cathédrale de notre souveraineté” qui abrite les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE). »
En définitive, ainsi que l’a démontré l’histoire, la dissuasion nucléaire est non seulement un pari hasardeux sur le comportement de l’ennemi, mais encore une croyance absolue dans la chance qui a, jusqu’ici, permis d’éviter la catastrophe et la fin de l’humanité. Or on ne saurait bâtir une défense sur l’espoir que la chance continuera de nous sourire.
La contradiction inhérente à la dissuasion
La « doctrine » française en l’occurrence se distingue par sa contradiction fondamentale :
- D’un côté, l’arme nucléaire est considérée officiellement comme la garantie ultime de la sécurité nationale. Ce terme de « garantie » se retrouve dans nombre de discours présidentiels français : selon Jacques Chirac en 2001, « [s]eule, la force de dissuasion garantit la France contre l’éventuel recours à des armes de destruction massive, quelle qu’en soit leur nature. » Selon Emmanuel Macron en 2020, « notre force de dissuasion nucléaire demeure, en ultime recours, la clé de voûte de notre sécurité et la garantie de nos intérêts vitaux. Aujourd’hui comme hier, elle garantit notre indépendance, notre liberté d’appréciation, de décision et d’action. »
- Dans le même temps, comme indiqué clairement dans chaque discours présidentiel depuis 1994, l’hypothèse d’un échec de la dissuasion est non seulement envisagée, mais la France promet alors à son adversaire qui n’a pas été dissuadé un « ultime avertissement » consistant, selon le président Macron en 2026, en un « avertissement nucléaire unique et non renouvelable (…) toujours décidé, à la seule discrétion de la France, pour signifier très concrètement que le conflit vient de changer de nature et que la France entend par ce moyen préserver une ultime chance de rétablir la dissuasion. » D’après l’expert Yannick Princé, « [i]l s’agirait d’un tir unique, délivré soit par Rafale, soit par un SNLE (sous-marin nucléaire lanceur d’engins), sachant que l’on peut moduler le nombre de têtes nucléaires dans les missiles M51 des SNLE. Il y a généralement six à dix têtes nucléaires dans chacun des seize missiles, mais probablement qu’il y en a un avec une seule tête nucléaire, dédié à ce tir d’ultime avertissement. »
La puissance d’une Tête Nucléaire Aéroportée (TNA) qui serait emportée par un Rafale est estimée à 300 kt (soit 20 fois celle de la bombe d’Hiroshima) et celle d’une Tête Nucléaire Océanique (TNO) tirée d’un SNLE est estimée entre 100 kt à 150 kt (7 à 10 fois la puissance de la bombe d’Hiroshima). On voit mal alors comment un tel tir nucléaire pourrait être circonscrit à « des intérêts militaires » (cible officielle) alors qu’une arme nucléaire de 300 kt sur Pékin causerait instantanément plus de 700 000 morts et plus de deux millions de blessés. Il s’agit là d’ailleurs de la seule certitude concernant les armes nucléaires appuyée sur l’histoire : leur utilisation entraînerait des conséquences humanitaires et environnementales catastrophiques.
Dans ces conditions, il est encore plus difficile d’imaginer qu’un tel tir nucléaire aboutisse à « rétablir la dissuasion » et ne donne pas lieu à une riposte nucléaire enclenchant l’escalade vers une guerre nucléaire totale et l’anéantissement de la France, envisagé par l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing dans ses mémoires comme la raison fondamentale pour laquelle il avait exclu d’« appuyer sur le bouton ».
Qui sont donc les naïfs, les irresponsables, les « Bisounours » ? Ceux qui jouent la sécurité et l’avenir de la France au poker menteur ou à la roulette russe ou ceux qui préconisent des mesures intérimaires pour réduire le risque d’emploi, intentionnel ou non, des armes nucléaires et leur élimination progressive et vérifiable ?